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Empreinte militaire en Lorraine (02-2016) Maike Schmidt

De Wicri Lorraine
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« Das offt-beehrte, ehmals vermehrte, nun zimlich verheerte Lothringen » − un espace frontalier au miroir de trois descriptions de pays allemands à la fin du XVIIe siècle.


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Auteur : Maike Schmidt


FAIRE UNE HISTOIRE DE L'ESPACE FRONTALIER

Dans l’historiographie française s’esquisse une certaine continuité d’idées lorsqu’il s’agit de la conception de l’espace historique. Le déchiffrage des contemporains de penser l’ensemble, disons, "corporel" de la France, reste jusqu’à présent une tâche éminente qui, dans l’héritage de Fernand Braudel[1], ne cesse pas de défier les historiens[2]. À l‘origine de cette fascination, est la notion forte du "pays", de ses bornes et limites qui existaient au sein de la mentalité française, notamment depuis les débuts de la cartographie professionnelle à la première modernité, permettant la conception symbolique de l’espace physique[3]. Depuis la guerre de Cent Ans, les élites politiques se faisaient une idée très concrète d’où commençait et finissait le royaume de France et, par conséquent, jusqu’où s’étendait le pouvoir du roi.

Au XVIIe siècle, l’on voit naître l’imaginaire de la fameuse silhouette hexagonale de France, définie par ses frontières naturelles. On cherchait manifestement à donner des contours visibles au royaume qui, à ce moment, se trouvait en pleine centralisation territoriale. L’Allemagne ne connut pas le phénomène du symbolisé spatial en tant que tel. Au contraire, le fédéralisme d’aujourd’hui et le morcellement de l’Empire à la première modernité laissent sup-poser une désintégration progressive[4]. Cependant, avec l’éclosion de la Landesherrschaft, l’intégration territoriale se produisit semblablement, seulement à moins grande échelle au sein de territoires locaux[5]. Malgré l’image forte de l’espace politique français, le vécu était tel que plus on venait aux "bords" du royaume, vers les zones frontalières, plus les bornes de l’étendue spatiale devenaient vagues. Sous les changements de tracé des frontières notamment en temps de guerre, la limite entre Romania et Germania, côtoyant les espaces traditionnellement disputés tels que le Luxembourg et la Lorraine, se présentait de façon assez diffuse. La volonté de Louis XIV d’étendre l’autorité royale et, par conséquent, la défense militaire jusqu’aux bords du royaume peut être placée dans ce contexte, cela étant une des raisons pour lesquelles la frontière-ligne standardisée paraît définitivement sur le plan politique au XVIIIe siècle[6].

L’idée des frontières naturelles n’était pas inconnue du côté allemand et elle rendit preuve de permanence sous une forme différente au premier XXe siècle, où une nouvelle Westforschung s’engageât dans l’affirmation nationale appuyant le Rhin comme la « deutsch-französische Schicksalsgrenze »[7]. L’instrumentalisation abusive des zones frontalières dans l’Ouest de l’Allemagne par une historiographie nationaliste nourrit l’imaginaire quasi-mythique du fleuve, mis en question par Lucien Febvre dans son fameux ouvrage de 1935[8]. Il est impossible de faire l’histoire d’un espace en ignorant les traces historiographiques qui l’accompagnent, notamment quand il s’agit de territoire diplomatiquement "sensibles" comme les zones frontières. Nous constatons que l’histoire de l’espace représente une histoire du pouvoir, soit-elle une histoire de l’autorité territoriale ou bien une histoire du pouvoir de discours.

L’espace et l’histoire sont donc naturellement liés et au niveau des représentations spatiales, c’est déjà au XVIe siècle que ce lien naquit : À côté des cartographes comme présentateurs les plus "immédiats" de l’espace physique, les auteurs d’une littérature géographique se servirent eux-aussi de l’historia, la discipline historique, afin de classifier l’âge des pays qu’il abordaient dans leurs dissertations[9]. La détection de l’âge d’un espace correspondait évidemment à la généalogie de ses possesseurs ce qui fit de l’espace un territoire politiquement défini au plan des relations féodales au Moyen Âge et, plus tard, au plan des frontières administratives. Étant donné ce double potentiel de découverte, la façon de penser l’espace d’un côté et la façon de se servir de l’histoire pour le légitimer de l’autre, le point de départ de mon étude sera un genre d’écrit géographique qui au XVIIe siècle fut une particularité germanophone : Dans la tradition humaniste des cosmographies, les descriptions de pays, compilées en détails minutieux, focalisaient des espaces locaux. Leur contenu était d’ordre instructif. Elles exposaient une information exacte sur l’espace, ses ressources, son découpage administrative et la condition générale de sa population pour le seigneur ou une initiation divertissante pour le voyageur particulier, nourrie d’étymologies de lieux, d’anecdotes curieuses du caractère du peuple et l’actualité politique. Il est difficile de les classer dans un schéma homogène, car leurs formes peuvent osciller entre celle du dénombrement, celle du manuel didactique ou bien, on le verra, celle du traité polémique. À part quelques rares travaux , ces textes représentent encore un créneau négligé par la recherche historique. Le but de l’étude est de démontrer à l’aide de trois ouvrages les modes de représentation d’un espace frontalier : la Lorraine durant la période des Réunions.

MERCATOR EN LORRAINE ET LA GÉOPOLITIQUE À LA PREMIÈRE MODERNITÉ

Le besoin de connaître au mieux l’espace géographique et de le documenter durablement n’est pourtant guère un phénomène moderne. Depuis l’antiquité, l’espace jouait un rôle pré-pondérant dans l’action politique[10]. La décision sur la détermination de ses limites était capitale, non seulement pour l’affirmation de l’autorité princière, mais aussi pour l’intégrité territoriale en général. La documentation spatiale servait de moyen de légitimation du pouvoir seigneurial et en assurait l’étendue. Pour le souverain, il était incontournable de bien connaître ses terres pour des raisons stratégiques. La connaissance géographique garantissait une gestion efficace du territoire, la gute policey[11], surtout durant le processus d’intégration territoriale dans les espaces morcelés tel que l’Empire. La connaissance géographique ne faisait pas seu-lement signe de la grande érudition du souverain, mais optimisait les enjeux d’administration provinciale et de défense militaire. C’est particulièrement la cartographie qui y entrait en jeu. Bien avant l’apogée de la cartographie en France sous Louis XIV, les ducs de Lorraine se servaient déjà de la carte pour faire face aux tentatives d’approbation des deux grands voisins. Face à un territoire morcelé, les souverains se rendaient vite compte qu’ils avaient besoin, plus que d’autres, de conserver leur autorité territoriale tout en valorisant l’espace sur un support documentaire.

Une mesure "géopolitique" avant la lettre fut l’entreprise du cosmographe éminent Gérard Mercator en les années 1560, engagé par le duc Charles III pour fabriquer une carte de la Lorraine. Malgré la grande renommée du scientifique, la mission échouât. Mercator n’avait pas été d’accord avec les implications idéologiques que Charles III voulait voir sur sa carte. Il souhaita que les armes de la maison ducale soient mises en grand dans la cartouche, accompagnées par une somme de plus de 2 000 noms de lieux de Lorraine. Le désaccord entre le duc et le scien-tifique empêcha la publication de la carte malgré le fait qu’en 1564 elle fut déjà accomplie et payée. Mercator l’édita seulement en 1585, plus de 20 ans après le mesurage qu’il avait entre-pris sur les lieux avec son fils Bartholomée.

NOTES

  1. F. Braudel, L’identité de la France, Paris, t.1 Espace et histoire, Flammarion, 1986.
  2. Voir récemment L. Dauphan, La France des quatre rivières : L’espace politique français (1380-1515), Paris, Champ Vallon, 2012.
  3. Pour les savoirs spatiaux à la Renaissance voir la collection d’études de F. Lestringant, Die Erfindung des Raums. Kartographie, Fiktion und Alterität in der Literatur der Renaissance, Bielefeld, transcript, 2012.
  4. Voir A. Fierro-Domenech, Le pré carré. Géographie historique de la France, Paris, Laffont, 1986.
  5. Cf. W. Schmal, « "Grenze" in der deutschen und französischen Frühen Neuzeit », ibid. (éd.), Menschen und Grenzen in der frühen Neuzeit, Berlin, Berlin-Verl. Arno Spitz, 1998, p.50-75, ici voir 73-75.
  6. Cf. A. Chassagnette, « Le bleu est Lorraine, le jaune France: décrire et cartographier l’espace lorrain à l’époque moderne, XVI-XVIIIe siècle », Revue de géographie historique, vol. 4, 2014, article en ligne, sans pagination. Voir aussi U. Schneider, Die Macht der Karten. Eine Geschichte der Kartographie vom Mittelalter bis heute, Darmstadt, Primus, 2006, p. 97-98.
  7. W. Schmale, op.cit., p.72. Pour l’historiographie allemande du premier XXe siècle et la mise en scène de la "germanité" des territoires frontaliers voir notamment W. Freund, Volk, Reich und Westgrenze : Deutschtums-wissenschaften und Politik in der Pfalz, im Saarland und im annektierten Lothringen, 1925-1945, Veröffentli-chungen der Kommission für Saarländische Landesgeschichte und Volksforschung, Saarbrücken 2006 et B. DIETZ; H. Gabel; U. Tiedau (éd.): Griff nach dem Westen. Die „Westforschung“ der völkisch-nationalen Wis-senschaften zum nordwesteuropäischen Raum (1919-1960), Münster, Waxmann, 2003.
  8. L. Febvre, Le Rhin. Problèmes d’histoire et d’économie, Paris, Armand Collin, 1935.
  9. S. Friedrich, Zu nothdürfftiger information. Herrschaftlich veranlasste Landeserfassungen des 16. und 17. Jahrhunderts im Alten Reich, A. Brendecke; M. Friedrich; S. Friedrich(éd.): Information in der Frühen Neuzeit. Status, Bestände, Strategien, Berlin, LIT 2008, p.301-334, ici voir p.332.
  10. Pour une nouvelle histoire de la frontière en tant que constante anthropologique voir W. Von Bredow : Grenzen. Eine Geschichte des Zusammenlebens von Limes bis Schengen, Darmstadt, Theiss, 2014.
  11. S. Friedrich, op. cit.


  Pour citer cet article :
Maike Schmidt - « Das offt-beehrte, ehmals vermehrte, nun zimlich verheerte Lothringen » − un espace frontalier au miroir de trois descriptions de pays allemands à la fin du XVIIe siècle. - Projet Empreinte militaire en Lorraine
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