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CIDE (2009) Casemajor Loustau

De CIDE
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Patrimoine photographique et dispositifs collaboratifs en ligne
 
 
 
titre
Patrimoine photographique et dispositifs collaboratifs en ligne
auteurs
Nathalie Casemajor Loustau (1)(2).
Affiliations
(1) Université du Québec à Montréal
(2) Université Lille 3,
In
CIDE.12 (Montréal), 2009
En PDF 
CIDE (2009) Casemajor Loustau.pdf
Mots-clés 
Photographie, Internet, indexation sociale, user generated content, Web 2.0, Bibliothèque et Archives Canada, Flickr.
Keywords
Photography, Internet, social indexing, user generated content, Web 2.0, Library and Archives Canada, Flickr.
Résumé
Cette contribution porte sur la diffusion en ligne des collections photographiques de Bibliothèque et Archives Canada, et plus particulièrement sur les projets invitant les internautes à collaborer à la description des images. Quelles sont les spécificités du médium photographique du point de vue de la description collaborative sur Internet ? Quelles sont les modalités de collaboration proposées par BAC sur son site internet ? Quelles figures de l’usager et quels résultats ces dispositifs font-ils apparaître ? L’analyse montre que si des opportunités existent pour mettre les connaissances des utilisateurs au service de la documentarisation des fonds photographiques, le taux de participation et la qualité des contributions dépendent surtout des modalités de gestion du projet et de l’animation de l’activité des internautes.
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Introduction

De plus en plus de bibliothèques, de musées et de centres d’archives utilisent aujourd’hui le réseau Internet pour expérimenter des projets invitant les utilisateurs à partager, à s’approprier et à commenter des collections photographiques historiques. Sous la forme d’albums, d’expositions virtuelles ou de bases de données en ligne, ces projets surfent sur la vague du Web 2.0 avec l’espoir de faire circuler plus largement ce patrimoine visuel et d’utiliser le savoir des internautes pour redocumentariser [1] les fonds photographiques.

Cette contribution est issue d’un travail de thèse en sciences de l’information et de la communication portant sur les médiations du patrimoine photographique sur Internet. Nous avons traité ce problème selon deux axes d’analyse : (1) les modalités de construction d’une représentation des fonds (procédures de sélection des objets à mettre en ligne, opérations de numérisation, édition et construction de parcours d’interprétation sur le site internet) et (2) l’émergence de nouvelles formes de relation entre institutions patrimoniales, publics et fonds photographiques en ligne. C’est sur ce deuxième point que va porter l’article.

Dans le cadre de notre recherche doctorale, nous avons étudié deux institutions conservant d’importantes collections photographiques (à la fois en terme de volume et de valeur historique des fonds) : la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine (France) et Bibliothèque et Archives Canada (BAC). Pour chacune d’entre elles, nous avons procédé à une analyse de contenu du site internet et à une série d’entretiens sur place auprès de conservateurs, d’archivistes et de responsables des projets multimédias.

Nous limiterons ici le propos au cas de BAC en nous intéressant aux dispositifs collaboratifs de son site internet [1] . Quelles sont les spécificités du médium photographique du point de vue de la description collaborative sur Internet ? Quelles sont les modalités de collaboration proposées par BAC sur son site ? Quelles figures de l’usager et quels résultats ces dispositifs font-ils apparaître ?

La contribution des internautes à la documentarisation des fonds photographiques

Les opérations de documentarisation des fonds photographiques peuvent être particulièrement longues et délicates (difficultés à identifier le support photographique, multiplicité des objets, lieux et personnages représentés, nombre d’artefacts se chiffrant en milliers voire en millions dans certaines collections). Les utilisateurs peuvent-ils contribuer à mieux connaître ces fonds ?

La collection photographique de Bibliothèque et Archives Canada

Encadrée par le Ministère du Patrimoine Canadien, Bibliothèque et Archives Canada est une institution née en 2004 de la fusion de la Bibliothèque Nationale du Canada et des Archives Nationales du Canada. La section « Art et photographie » de BAC conserve autour de 25 millions de photographies. Sur ces 25 millions, seulement 500 000 environ ont été décrites individuellement (pour les autres, il n’existe qu’une description générale au niveau du fonds). Le catalogage est en effet une opération très longue et coûteuse. Selon E. Klijn et Y. de Lusenet, « cataloguer individuellement les éléments d’une collection de 536 000 photographies nécessiterait environ 30 000 jours de travail, ce qui représente à peu près 136 années de catalogage continu ! » [2].

La collection photographique de BAC rassemble aussi bien des archives issues du gouvernement fédéral (ministère de la Défense nationale, ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien, Office national du film du Canada, etc.) que des albums compilés par des amateurs de photographie (officiers, gens d'affaires, hommes et femmes ordinaires), des donations ou encore des acquisitions (les fonds du studio Topley et du célèbre portraitiste canadien Yousuf Karsh en sont deux exemples parmi les plus connus).

Les difficultés de catalogage des fonds photographiques

Devant la diversité des sujets représentés en image et le volume massif des fonds conservés à BAC (la photographie étant, ne l’oublions pas, un « art du multiple »), l’inventaire et le catalogage restent lacunaires. Or, si de manière générale les notices descriptives sont essentielles pour la gestion de l’accès aux fonds documentaires, la photographie entretient un rapport particulier au texte du point de vue de son interprétation. Selon les mots G. Freud [3], les légendes qui commentent la photographie « peuvent en changer la signification du tout au tout ».

Les fonds de collectionneurs privés présentent davantage de difficultés à cataloguer que ceux des établissements à but commercial, dans la mesure où ces derniers dressaient un inventaire de leurs fonds à des fins de gestion. Dans ce cas, un ensemble d’informations déjà disponibles sur les images est transféré à BAC en même temps que la collection. Mais il en va autrement dans le cas des fonds de collectionneurs privés. En effet, avec la disparition du collectionneur s’évanouissent souvent de nombreuses informations permettant d’identifier les images et leur contenu.

Par exemple, l’historien des chemins de fer Andrew Merrilees a constitué une importante collection représentant la majorité des chemins de fer nord-américains. Faute d’une connaissance spécialisée des archivistes dans ce domaine très pointu, des milliers de photographies sont simplement décrites par le mot « train », sans pouvoir distinguer le type de locomotive représenté ou la compagnie qui l’exploitait.

Tirer parti des connaissances des utilisateurs

Selon un archiviste de BAC, il arrive très fréquemment que des usagers en sachent plus que lui sur certains fonds. Quelqu’un lui a par exemple fait remarquer au sujet d’un lot de photographies de guerre que les descriptions fournies par l’auteur lui-même à l’époque avaient été modifiées pour ne pas divulguer des informations stratégiques à l’ennemi. Selon lui, il est difficile d’affirmer qu’une description fournie par un archiviste soit plus valable qu’une description fournie par un usager spécialiste du domaine. L’expertise étant par définition une compétence ciblée, c’est la multiplicité des contributions des utilisateurs et leur complémentarité qui fait la force de ce type de collaboration.

La description et la mise en ligne d’une partie de la collection photographique de BAC sur son site internet a été l’occasion de susciter la collaboration des usagers en mettant en place des applications de commentaire des images. Certains utilisateurs se manifestent d’eux- mêmes, comme cet internaute passionné par les chemins de fer qui a envoyé au directeur de la section « Art et photographie » un courriel avec une liste de 3 000 corrections concernant les notices descriptives des photographies en ligne.

Par ailleurs, la diffusion et le partage de photographies sur Internet a donné lieu à de nombreuses expériences innovantes sur des plates-formes intégrant des outils issus de la mouvance Web 2.0 : possibilité d’étiqueter (tagger) les images, de sélectionner des portions de photographies pour y poster des commentaires, etc. Plusieurs raisons peuvent être convoquées pour expliquer l’attractivité des fonds photographiques en termes de projets collaboratifs en ligne : la dimension visuelle de la photographie et la « lisibilité » dans laquelle elle se donne à voir, sa forte présence dans la culture médiatique contemporaine, la grande popularité de la pratique photographique et son rôle traditionnel en tant que support du souvenir personnel, familial et collectif.

Dispositifs collaboratifs et figures du public

Le site internet de BAC présente deux formats d’accès à ses fonds photographiques : des bases de données thématiques (« Photographies  », « Photographies : les infirmières canadiennes », « L'Office national du film du Canada ») et une dizaine d’expositions virtuelles (citons par exemple « Visages de guerre », « Hommages à Karsh : Maître du portrait », « William James Topley : Réflexions sur un photographe de la Capitale »).

Quelles modalités de participation ?

Pour évaluer les modalités de participation offertes aux utilisateurs sur ce site, nous avons défini six indicateurs à partir de l’observation d’un ensemble d’autres sites patrimoniaux[2] : (1) la possibilité de publier en ligne des commentaires sur les photographies, (2) d’envoyer un commentaire sur un produit en ligne, (3) de bloguer sur le site de l’institution, (4) de créer des albums personnalisés visibles sur le site par d’autres utilisateurs, (5) de participer à l’indexation sociale des photographies (étiquetage social, folksonomy) et enfin (6) la collaboration avec le site Flickr et l’utilisation des outils collaboratifs de ce site.

L’observation a fait apparaître que le site de BAC propose trois de ces modalités, soit la moitié des indicateurs que nous avons identifiés. Par ailleurs, un autre projet est en cours autour de l’exposition virtuelle « William James Topley ». Il s’agit de permettre aux utilisateurs d’ajouter des informations aux notices descriptives des photographies en ligne. Mais il semble que le développement de ce projet ait été placé en attente suite à un changement à la direction de l’établissement.

Quel sont les dispositifs collaboratifs actifs sur le site de BAC ?

  • Premièrement, la plupart des expositions virtuelles de BAC proposent une rubrique « Commentaire », invitant les utilisateurs à envoyer un commentaire à propos de l’exposition. Cette rubrique contient un formulaire électronique intitulé « Dites-nous ce que vous pensez du site X ». Dans le cas de l’exposition « Vision photographique du Canada », la coordinatrice des projets multimédias nous a signalé qu’elle tend à recevoir de nombreux commentaires lorsqu’un produit vient d’être lancé, puis ce flux se tarit progressivement.
  • Deuxièmement, dans le cadre d’une exposition virtuelle intitulée

« Le trèfle et la feuille d’érable », BAC offre à la consultation un album d’images sur le site de partage de photographies en ligne Flickr. Ce site propose de nombreuses modalités d’interaction pour les usagers : poster des commentaires à propos du profil de l’institution, d’un album ou d’une photographie en particulier, ajouter une note directement sur l’image, ajouter des étiquettes descriptives à propos d’une photographie. Nous évoquerons en détail ce projet dans la dernière partie de l’article.

  • Troisièmement, les expositions virtuelles « Visages de guerre » et Un visage, un nom » offrent la possibilité de publier des commentaires sur les photographies. Examinons plus en détail cette dernière modalité de collaboration.

Deux cas d’expositions virtuelles

L’exposition virtuelle « Visages de guerre » présente des photographies d'hommes et de femmes ayant servi dans les forces armées canadiennes durant la Deuxième Guerre Mondiale. Ce projet comprend un volet invitant les internautes ayant participé à ces événements historiques à partager leurs souvenirs : « nous espérons que ces images vous rappelleront des souvenirs et nous vous invitons à nous en faire part » peut-on lire sur le site.

Les usagers sont ainsi sollicités pour ajouter des commentaires dans la base de données de photographies liée à l’exposition virtuelle. Lors d’un entretien mené à BAC, la coordinatrice des projets de numérisation a justifié la pertinence de ce projet en mentionnant un attrait du public ciblé pour le partage de leurs souvenirs : « les militaires aiment bien pouvoir regarder les photos et dire ça c’est telle chose, identifier les personnes, le contexte, etc. ».

Toutefois, un sondage de la base de données [3] laisse penser que la participation des utilisateurs est faible : sur 210 images visionnées dans la base, seules 3 ont été commentées.

L’autre projet appelant la participation des internautes s’intitule « Un visage, un nom ». Il est destiné à trouver le nom des Inuits représentés dans certaines collections photographiques de BAC. Ce projet vise spécifiquement la participation des utilisateurs appartenant à la communauté inuite (en particulier du Nunavut). Ils sont invités à collaborer en identifiant les personnes représentées sur les photographies :

Reconnaissez-vous quelqu'un parmi ces gens ? Si vous avez des renseignements concernant une photo, veuillez remplir le formulaire en ligne. Nous vous remercions de votre aide et de l'intérêt que vous avez manifesté à l'égard de ce projet.

Cette initiative affiche un objectif d’intégration de la mémoire de communautés culturelles minoritaires dans une représentation collective de l’identité nationale. Dans ce cas de figure, l’enjeu est de remettre en contexte des fonds photographiques produits dans un contexte de domination politique et culturelle et de revaloriser le mode de représentation des autochtones dans les fonds photographiques d’État.

Ces photographies ont été prises par des fonctionnaires fédéraux ou des photographes professionnels embauchés par le gouvernement. Un grand nombre des portraits ne mentionne pas l’identité de la personne photographiée, ou présentent des erreurs dans l’orthographe des noms. N. Aglukkaq, une aînée ayant participé au projet, témoigne dans le texte de présentation de l’exposition virtuelle : « j'ai cherché si longtemps une photographie de mon père et je me suis aperçue que le nom indiqué sur la légende de la photo n'était pas le sien. Son véritable nom n'était pas mentionné correctement ».

Toutefois, l’exposition virtuelle n’offre pas de dispositif de commentaire des images en ligne, et c’est par courriel que les internautes transmettent les informations dont ils disposent. En termes de résultats, le site indique que plus d’une quarantaine de photographies ont été identifiées grâce à Internet mais la personne responsable du projet à BAC nous a signalé que la grande majorité des identifications n’a pas été faite par l’intermédiaire de la diffusion sur Internet, mais en se rendant auprès des communautés ou via un partenariat avec un journal local (le journal Nunavut News North, qui publiait chaque semaine des portraits issus de la collection de BAC).

Figures de l’usager acteur

Les dispositifs de médiation du patrimoine comme ceux proposés par BAC sur son site internet façonnent un programme d’usage des contenus en ligne [4] et modèlent en creux des figures de l’usager internaute.

L’usager témoin

La première figure qui semble émerger de « Visages de guerre » et de « Un visage, un nom » est celle de l’usager témoin. Ces deux expositions invitent en effet l’internaute à partager sa mémoire et son vécu personnel à propos des photographies publiées en ligne.

Dans le cas du projet « Visages de guerre », il s’agit d’amener les anciens militaires à témoigner d’un événement historique majeur auquel ils ont pris part. Par exemple, le sous-lieutenant L. Brooks, un artiste engagé dans la marine et représenté dans une photographie de 1945 a lui-même commenté cette image : « After the war, the war artists moved to Ottawa to finish their paintings of the war. Leonard Brooks - November 19th, 2008 P.S. I was certainly dashing back then! ».

Dans l’autre exposition virtuelle, il s’agit de puiser dans la mémoire individuelle et familiale des utilisateurs pour identifier des membres de leur communauté. Ce projet vise spécifiquement à inscrire une mémoire vivante (portée par les individus) dans l’archive pour la conserver et la transmettre aux générations futures, lorsque les derniers témoins auront disparu.

Dans ces deux expositions, la mémoire individuelle des usagers est sollicitée afin de nourrir les cadres d’une mémoire collective [5] conservée dans l’archive photographique et mise en circulation sur le Réseau. Cette démarche rejoint la réflexion de Maurice Halbwachs sur la mémoire collective:

C’est qu’en général l’histoire ne commence qu’au point où finit la tradition, au moment où s’éteint ou se décompose la mémoire sociale. […] alors le seul moyen de sauver de tels souvenirs, c’est de les fixer par écrit en une narration suivie puisque, tandis que les paroles et les pensées meurent, les écrits restent [6].

Ainsi au témoignage de l’objet patrimonial (comme vestige du passé) s’arrime le témoignage de la mémoire vécue, inscrite sous forme de texte accompagnant et donnant sens à l’image.

L’usager expert

La deuxième figure qui est ressortie de l’observation est celle de l’usager expert, c’est-à-dire un internaute qui met son expertise au service de la connaissance des photographies publiées en ligne. C’est particulièrement le cas dans « Visages de guerre » où par exemple les régiments d’appartenance des soldats peuvent être difficiles à identifier pour les archivistes. Une photographie présentant la légende « an unidentified Canadian Scottish regiment » a ainsi été commentée par un internaute qui a ajouté l’information suivante : « These are Calgary Highlanders; they are easily identified by the red triangle overtop of the blue rectangle on the sleeve - the 1942 era insignia of The Calgary Highlanders ».

Plus largement, les connaissances apportées par les usagers peuvent toucher une grande variété de domaines : des événements historiques (comme dans le cas de « Visages de guerre »), l’identification de catégories d’objets (tel un type de locomotive dans la collection Merrilees), de personnages (recherche des noms de personnes photographiées dans « Un visage, un nom »), de lieux représentés (rue, ville, etc.) ou tout autre aspect se rapportant au contexte de production de la photographie (son auteur ou sa date par exemple).

Le cas de BAC sur Flickr

Nous allons à présent évoquer un troisième projet mis en place par BAC pour permettre aux utilisateurs de commenter les photographies et


d’apporter leur expertise au sujet de la description des images. Il s’agit de la publication de certaines photographies de sa collection sur Flickr.

Flickr et « Les Organismes publics »

Flickr est un site web de partage de photographies (et de vidéos) en ligne qui hébergeait en mars 2009 plus de trois milliards de photographies. Grâce à sa simplicité d’utilisation et à ses multiples fonctionnalités de partage et de commentaire des images, Flickr est souvent considéré comme « l'un des sites exemplaires du Web social » [7]. Il semble remarquablement illustrer les principes généraux du Web 2.0 : une activité reposant sur le contenu produit par les utilisateurs (user generated content), une pratique d’étiquetage des images, mais surtout la constitution d’une « communauté virtuelle » d’utilisateurs [8] instaurant les ferments d’un réseau social.

C’est la Bibliothèque du Congrès (États-Unis) qui a initié la collaboration avec Flickr dans le cadre d’un projet plus large intitulé « Les Organismes publics » (The Commons). Le 16 janvier 2008, elle y a publié plus de 3 000 photographies anciennes issues d’un fonds consacré à l’histoire des États-Unis avec l’objectif d’améliorer l’accès aux collections, mais aussi d’enrichir la qualité des métadonnées associées aux photographies en permettant « au grand public d'apporter des informations et des connaissances » [4]. Aujourd’hui, plus de vingt-cinq établissements ont rejoint cette initiative.

« Le trèfle et la feuille d’érable »

Le projet de BAC sur cette plate-forme est bien plus modeste, et ne s’inscrit pas dans le cadre formalisé des « Organismes publics ». Il s’agit simplement de l’ouverture d’un compte au nom de l’institution, comme le font de plus en plus de bibliothèques, de centre d’archives et de musées. Un des pré-requis de BAC pour mettre en ligne des photographies sur un site externe était de pouvoir garantir une plate-forme bilingue français- anglais, ce que permet Flickr. Les objectifs du projet sont de faciliter l’accès aux collections (« explorer de nouvelles façons d'améliorer l'accès »), de développer les modalités de communication avec les usagers (« parrainer le dialogue et augmenter l'interaction ») et enfin de solliciter la contribution des utilisateurs (« explorer comment les usagers interagissent avec des collections numérisées dans des environnements qui favorisent la contribution de commentaires et de renvois »). Par ailleurs, sur son site internet, BAC se déclare « enthousiasmé[e] par les occasions que les communautés sociales de partage de contenus multimédias offrent aux Canadiens de discuter et de contextualiser une importante sélection de notre histoire collective ».

BAC a mis en ligne un échantillon de 84 images en lien avec l’exposition virtuelle « Le trèfle et la feuille d’érable » hébergée sur son propre site. Issu principalement des collections J. Topley, J. Ballantyne et G. Heriot, cet ensemble de documents (des photographies d'Ottawa, de Montréal, de Toronto, de Québec et d'autres endroits au Canada et en Irlande, mais aussi des affiches, des cartes, des imprimés, des dessins, des peintures et des gravures datant des années 1860 aux années 1920) a été constitué à l’occasion du Symposium d'études irlandaises 2008, afin d’illustrer la présence du patrimoine documentaire canado-irlandais dans les collections de BAC.

Ces images ne sont pas protégées par copyright (le site de BAC indique que : « tout le monde peut voir les images, les partager avec d'autres et les redistribuer gratuitement, à la condition que l'utilisateur de l'image mentionne la source ») et à chacune est associé un ensemble d’informations (en anglais et en français) comprenant le titre de l'image, son auteur, sa date de création, son numéro de référence à BAC, le lieu représenté et la mention de la source.

Quels sont les modes d’interaction proposés aux utilisateurs sur Flickr ? Ils peuvent tout d’abord ajouter une image à leurs favoris sur leur compte personnel ou envoyer la photographie à un ami par courriel. Ils peuvent également « bloguer » la photo (c’est-à-dire l’insérer dans un blogue qu’ils auront paramétré à l’avance sur leur compte personnel) ou l’ajouter dans un groupe dont ils sont membre (par exemple, un groupe dédié au photojournalisme de rue). Ils peuvent ajouter un commentaire directement sur l’image, en dessous de l’image, et aussi au niveau plus général de l’album d’image ou du profil de l’institution. Enfin, les internautes peuvent attribuer des étiquettes descriptives (tags) permettant de classer les images en fonction de thématiques, ajouter des contacts à leur compte (comme d’autres sites de réseautage social tels que Facebook et Myspace) et créer et participer à des groupes d’utilisateurs.

Des résultats modestes

Examinons à présent les résultats de la participation des usagers au 1er avril 2009, soit cinq mois après le lancement du projet. Au moment où nous avons effectué l’observation du site, trois fonctionnalités n’avaient pas été utilisées par les internautes : l’ajout d’images dans un groupe, l’ajout de témoignages sur le profil de BAC et l’ajout de commentaires sur l’album. Pour les fonctionnalités utilisées, le taux de participation s’avère faible :

  • 8 images ajoutées en favoris ;
  • 1 note ajoutée sur une image ;
  • 3 images taggées par 3 utilisateurs différents pour un total de 20 étiquettes ;
  • 5 images commentées par les utilisateurs, pour un total de 9 commentaires.

Par ailleurs, l’activité des utilisateurs (favoris, tags, notes et commentaires confondus) s’est concentrée sur 13 images et 16 utilisateurs au total ont participé à ces différentes activités. Parmi ces utilisateurs, nous avons pu déterminer que 8 sont canadiens, 2 irlandais, un britannique et un australien. Intéresserons-nous de plus près à la teneur de ces commentaires ajoutés en dessous des images. On peut en distinguer plusieurs types :

  • des commentaires d’appréciation des images (« This is my adopted hometown. Lovely old photo! », « It would be amazing to travel back in time for a day just to visit ») ;
  • des commentaires d’appréciation du projet dans son ensemble, qui sont tous positifs et encourageants (« Well done », « love it! », « progressive », « great », « excellent! », « great site ») ;
  • des requêtes : demande d’information (« Who is the gentleman in the bottom corner? ») et demande d’amélioration du service (« let's have higher resolutions please! ») ;
  • une correction d’information : suite à la remarque d’un utilisateur (« Is this photograph from near Grant`s Causeway, or the Giant`s causeway ») le titre d’une des photographies a été corrigé (une erreur dans la légende originale avait transformé « Giant » en

« Grant »). Si les commentaires d’appréciation du projet sont très positifs, en définitive peu de nouvelles informations sur les photographies ont été récoltées (un seul commentaire a apporté un correctif). En reprenant les objectifs initiaux du projet, on peut dresser le bilan suivant.

  • Un premier objectif était de solliciter la contribution des utilisateurs, or le taux de participation des internautes est faible.
  • Un second objectif consistait à « parrainer le dialogue et [à] augmenter l'interaction ». Deux utilisateurs ont posé des questions à propos d’une des images de l’album, auxquelles BAC a répondu sur le ton informel de la conversation. Par ailleurs, plusieurs fils de discussion autour d’un document présentent une interaction entre l’institution et les utilisateurs d’une part, et entre les utilisateurs eux- mêmes d’autre part. Malgré le peu de commentaires postés par les utilisateurs, le dispositif en place semble tout de même offrir des conditions favorables à une communication dialogale.
  • Un troisième objectif était d’« explorer de nouvelles façons d'améliorer l'accès ». Pour évaluer cet objectif, on peut se demander par exemple si la mise en ligne de documents sur Flickr a permis de toucher d’autres internautes que ceux qui consultent le site officiel de l’institution. Nous avons contacté l’ensemble des utilisateurs ayant commenté une image de BAC ou ajouté l’une d’entre elles dans leurs favoris (sauf un utilisateur qui avait masqué son identifiant). Sur les 15 personnes contactées, 10 nous ont répondu. Il est apparu que 6 n’avaient jamais navigué sur le site internet de BAC avant de consulter son profil sur Flickr. Quatre d’entre elles expliquent avoir découvert l’album de BAC par hasard en naviguant sur Flickr. Par exemple, l’une d’elles écrit : « I was doing a search of local material from my hometown of Cobh, Ireland when the search brought up a link to LAC collection ». Si l’échantillon et le nombre de réponses obtenus sont restreints, il semble néanmoins que la mise en ligne de photographies sur Flickr permette de les faire circuler parmi d’autres publics que le public habituel de l’institution patrimoniale.

En fin de compte, il ressort que le projet présente un bilan mitigé : une faible participation et peu de nouvelles informations collectées sur les photographies, mais des opportunités de dialogue, d’interaction et d’ouverture à de nouveaux publics qui pourraient être développées.

Opportunités et modalités de gestion du projet

On peut chercher à comprendre les raisons de ces résultats modestes. Le public n’est-il pas intéressé par ce type d’initiative ? Il semble pourtant que les commentaires postés expriment un réel intérêt de la part des internautes. Un utilisateur que nous avons contacté explique par exemple que commenter des images de collections publiques sur Flick est pour lui une sorte de hobby : « Every now and then I go into the 'commons' to tag images ». De plus, la manifestation spontanée de certains internautes pour corriger des notices sur le site de BAC fait apparaître un potentiel intéressant en termes d’apport d’information sur les photographies. Pour prendre un peu de recul vis-à-vis de ces résultats, mettons-les en perspective avec deux autres projets de même nature : celui de la Bibliothèque du Congrès et le projet PhotosNormandie, qui vise à améliorer l'indexation d'un fonds de photographies historiques sur la Bataille de Normandie (2 763 photographies ont été mises en ligne en janvier 2007).

Deux jours après son lancement, le compte de la Bibliothèque du Congrès totalisait déjà plus d’un million de pages vues, 500 photos commentées, et 1 200 photographies ajoutées en favoris. Environ trois mois plus tard, le profil de la bibliothèque affichait 11 000 « contacts » d’utilisateurs,


plus de 3 500 commentaires avaient été postés sur les images par plus de 1 400 utilisateurs[5] , et la bibliothèque avait mis à jour une centaine de descriptions de photographies grâce aux commentaires des utilisateurs. Environ 55 000 étiquettes avaient été ajoutées (10 000 étiquettes différentes, avec pour certaines images l’atteinte du seuil limite de 75 étiquettes). Selon une interview de deux responsables du projet[6] , l’équipe de la bibliothèque a été impressionnée par la teneur des échanges entre les utilisateurs, au point qu’un lien vers les discussions les plus pertinentes sur Flickr a été créé dans certaines notices documentaires du site de la bibliothèque.

Dans le cas de PhotosNormandie, en septembre 2008, 3 806 descriptions avaient été complétées, corrigées et mises à jour [7] . Un groupe nommé « Discussions sur PhotosNormandie » a été créé par les responsables du projet et sept mois après son lancement, il comptait 39 membres dont une dizaine de participants réguliers. Les résultats très positifs de ce projet mené avec des moyens bien moindres que ceux de la Bibliothèque du Congrès témoignent de l’importance de bâtir une communauté d’utilisateurs autour du compte Flickr. Un premier moyen pour favoriser la participation au projet semble être de développer le nombre de « contacts » affiliés au profil de l’institution, de manière à tisser un réseau d’utilisateurs et de les tenir informés de l’actualité du projet (signaler les ajouts de nouvelles images ou de nouveaux outils de participation) et de les inviter à s’impliquer chacune de ces occasions.

Mais selon des responsables du projet de la Bibliothèque du Congrès, le versement en une seule fois d’un trop grand nombre de nouvelles images sur Flickr peut décourager les contributeurs. Ils ont plutôt opté pour un versement hebdomadaire de 50 nouvelles images [8] . Par ailleurs, les résultats du projet PhotosNormandie semblent montrer que la création d’outils facilitant le travail d’élaboration collective (groupe de discussion dédié au projet de l’établissement public, participation à des groupes de discussion tiers) permet d’offrir un autre espace d’échange que celui du profil de l’institution, d’élargir les perspectives du projet et de favoriser la dissémination sociale des images au sein du réseau.

Il existe toutefois des difficultés et des limites dans ce type d’initiatives, notamment du point de vue de la participation des usagers à l’enrichissement des métadonnées. Selon des responsables du projet de la Bibliothèque du Congrès, le travail d'exploitation et d'évaluation des commentaires laissés par les utilisateurs est long et fastidieux, et la bibliothèque a affecté pas moins de 12 personnes au développement de cette initiative. Des membres de l’équipe expliquent que :

Dans cette perspective, l’étiquetage social ne consiste pas à laisser les autres faire le travail de catalogage. Il s’agit plutôt de susciter des conversations qu’il faut ensuite suivre de près pour en extraire les informations les plus pertinentes9. Finalement, si ce type de projet exploite les outils collaboratifs du Web 2.0, il les intègre dans une démarche institutionnelle « documentaire et rédactionnelle », apparentée à « un travail collectif avec un objectif de production, et non à une folksonomie caractéristique du web social »[].

Conclusion

Les différentes observations que nous avons effectuées montrent que la figure du public des fonds photographiques patrimoniaux tend à se déplacer, s’éloignant de la représentation d’un récepteur passif d’un savoir « savant » pour intégrer la représentation d’un collaborateur potentiel à la production des savoirs sur ce patrimoine. En miroir, la figure de l’institution patrimoniale est elle-même amenée à évoluer : reconnaissant les limites de ses compétences d’indexation et la compétence des usagers, BAC cherche à mettre en place un rapport aux publics moins vertical et moins hiérarchisé.

Dans le cas des initiatives de BAC que nous avons présentées, il s’agit toutefois de projets pilotes dont l’ampleur et les résultats restent limités. Il semble que le développement du Web 2.0 et son application au secteur patrimonial aient suscité un fort engouement de la part des institutions patrimoniales, tout comme une attente de la part des publics. Avec son projet sur Flickr, BAC a cherché autant à tester ces nouvelles potentialités qu’à se positionner du point de vue de sa stratégie de communication institutionnelle comme un acteur innovant à la pointe des tendances du Web. Les résultats modestes de cette initiative tendent à montrer que les moyens humains à investir pour que le dispositif fonctionne et soit efficace en termes de redocumentarisation des fonds se révèlent importants et ont pu être sous-estimés.

Il convient de replacer cette nouvelle conception de la relation entre BAC et ses usagers dans une dynamique plus large d’émergence de nouvelles figures du citoyen et de redéfinition des relations entre les institutions culturelles et leurs usagers. Le type de relation aux publics construit sur les sites webs patrimoniaux s’inscrit au croisement d’un paradigme muséal et d’un paradigme des technologies multimédia [10] : il est d’une part influencé par l’évolution de la représentation du public des institutions culturelles (dans un mouvement vers la « démocratie culturelle », l’habilitation des usagers à construire un lien personnalisé et créatif avec les biens culturels et patrimoniaux) et d’autre part, il est influencé par les représentations du public des médias interactifs, autrement dit une conception des « interactants » [11] comme participants actifs à la production de contenus en ligne.

Malgré tout, ces déplacements ne constituent pas des transformations subites et radicales, mais plutôt des tendances qui s’incarnent dans des projets de médiation collaborative tels que ceux décrits plus hauts, et qui ne se substituent pas à des formes de médiation plus traditionnelles, même sur Internet.

Références bibliographiques

[1] R. T. Pédauque (collectif). La redocumentarisation du monde, Cépaduès Éditions, Toulouse. 2007.

[2] E. Klijn, et Y. de Lusenet. SEPIADES. Cataloguing photographic collections, European Commission on Preservation and Access, Amsterdam. 2004, p. 9.

[3] G. Freund. Photographie et société, Éditions du Seuil, Paris. 1974.

[4] C. Tardy, J. Davallon et Y. Jeanneret. Les médias informatisés comme organisation des pratiques de savoir, Organisation des connaissances et société des savoirs  : concepts, usages, acteurs, Toulouse. 2007, pp. 169-184.

[5] M. Halbwachs. Les Cadres sociaux de la mémoire, Albin Michel, Paris. 1994 [1925].

[6] M. Halbwachs. La mémoire collective, Albin Michel, Paris. 1997 [1950], p. 130.

[7] P. Peccatte. Une plate-forme sociale pour la redocumentarisation d'un fonds iconographique, Actes de la deuxième conférence Document numérique et Société, Éditions ADBS, Paris, 2008.

[8] H. Rheingold. Les communautés virtuelles, Addison-Wesley, Paris, 1995.

[9] P. Peccatte. Ibid, p. 6-7.

[10] G. Vidal. Internautes citoyens et consommateurs, 2001 bogues : globalisme et pluralisme. Usages des TIC, Presses de l’Université de Laval, Sainte-Foy. 2003, pp. 325-339.

[11] T. Bardini et Proulx. Entre publics et usagers : la construction sociale d'un nouveau sujet communiquant, Médiations sociales, systèmes d'information et réseaux de communication, SFSIC, Metz. 1998, pp. 267- 274.

Notes

  1. Bibliothèque et Archives Canada. < http://www.collectionscanada.gc.ca/index-f.html >
  2. Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, Musée Nicéphore Nièpce, Paris en images, Musée McCord. Bibliothèque nationale de France
  3. Consultation des trois premières photographies affichées pour chaque photographe recensé dans la base, soit 210 images sur 2500
  4. Extrait du texte de présentation des « Organismes publics » sur le site Flickr
  5. E. Bermes, « LC+Flickr : Bilan d'une expérience 2.0 », 2008, sur le blog Figoblog. < http://www.figoblog.org/node/1921 > . Consulté le 2 avril 2009
  6. « LC and Flickr - 3 months later », posté le 27 mars 2008 sur le blog HangingTogether (consacré à l’actualité des archives, bibliothèques et musées). < http://hangingtogether.org/?p=401 > . Consulté le 2 avril 2009
  7. Le nombre plus grand que celui des photos s'explique par le fait que certaines légendes ont été corrigées plusieurs fois
  8. Ibid