Roland de Lattre (1840) Mathieu/Le triomphe

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Roland de Lassus
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Roland de Lattre
Orlando Lassus, from J.J. Boissard, Yale.jpg
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Cette page introduit des extraits d'un ouvrage intitulé Roland de Lattre écrit en 1840 par Adolphe Mathieu.
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Sa renommée dès lors envahit l'Europe entière; on le surnomma partout le prince des musiciens. Il surpassait, et de beaucoup, les premières réputations musicales de l'époque, si ce n'est celle de Palestrina, l'illustre compositeur de l'école romaine, qui lui disputait l'empire du monde chantant et régnait sur le midi comme lui sur le septentrion. Sa prépondérance était trop grande pour qu'on pût espérer de l'affaiblir en l'égalant; aussi ses productions étaient-elles disputées, enlevées par tous les amateurs de musique qui se les arrachaient à l'envi.

Du Verdier parle de de Lattre en ces termes : « C'était le plus excellent musicien qui ait (sic) été avant lui ; et il semble avoir seul dérobé l'harmonie des cieux pour nous réjouir sur la terre, surpassant les anciens et se montrant en son état la merveille de son temps. »

Adrien Leroy (1) fait de lui l'éloge suivant : « Ce grand maître et suprême ouvrier, l'excellente et docte veine duquel pourroit seule servir de loi et reigle à la musique, attendu que les admirables inventions, ingénieuses dispositions, douceur agréable, propreté nayve, nayveté propre, traits signalés, liberté hardie, et plaisante harmonie de sa composition fournissent assés de sujet pour recevoir sa musique, comme patron et exemplaire, sur lequel on se peut seulement arrêter. » -


(1) Traité de musique, préface. (1583.)

On lit en tête des Meslanges de la musique d'Orlande Lassus, que Ballard imprima à Paris en 1619, in-8°. :

Bruta Orpheus, saxa Amphyon, Delphinus Arion
Traxit; at Orlandus post se terramque fretumque,
Post se traxit item molem totius Olympi.
Quanto igitur major, quantoque potentior unus
Orlandus tribus his, Amphyone, Arione et Orpheu !
Un poétereau inconnu lui a composé cette épitaphe :
Etant enfant j'ai chanté le dessus ;
Adolescent, j'ai fait la contre-taille ;
Homme parfait, j'ai raisonné la taille,
Mais maintenant je suis mis au bassus.
Priez, passant, que l'esprit soit là-sus.

Jean Daurat (Auratus) a trouvé dans Orlandus de Lassus cette anagramme : Laurea donandus es. — Il qualifie notre ORLAND de praestantissimus numerorum auctor. Les souverains eux-mêmes, partageant l'enthousiasme général, le comblèrent des marques de distinction les plus flatteuses.

En 1570, à la diète de l'Empire, l'empereur Maximilien, de son propre mouvement, donna à de Lattre et à ses enfants légitimes, ainsi qu'à leurs descendants des deux sexes, des lettres de noblesse. (1) Ces lettres sont des plus honorables pour celui qui les reçut, et très remarquables surtout si l'on réfléchit qu'elles ont été délivrées par un prince absolu, dans un pays où le pouvoir n'a jamais rien perdu de ses droits, et dans un de ces siècles qu'il n'y a pas bien long-temps encore on désignait dédaigneusement sous le nom de siècles de barbarie.

Le pape Grégoire XIII, aussi de son propre mouvement, le créa, le 6 avril 1574, chevalier de S'.-Pierre à l'éperon d'or (de numero participantium), et chargea les nobles chevaliers


(1) Datées de Spire, le 7 décembre.

et seigneurs Onorato Cajetano et Angelo Mazzatosta, de lui chausser l'éperon d'or et de l'armer du glaive dans la chapelle papale de la cour, avec tout le cérémonial usité en pareil cas.

Philippe Bosquier, notre compatriote, dit que « le roy de France l’anoblit de la croisade de Malthee. » En 1571, de Lattre partit de Munich et se rendit de nouveau en France; il alla pour la première fois à Paris, et logea chez Adrien Leroy, dont nous avons déjà parlé, musicien distingué de son temps, plus fameux encore comme imprimeur et marchand de musique. Ce fut Adrien Leroy qui le présenta à la cour, où Charles IX le reçut avec les plus grands honneurs, l'admit à lui baiser la main et lui fit de très riches présents. (1)

Au mois de novembre 1570, ce monarque accorda à Jean-Antoine de Baif et à Joachim Thibaut de Courville des lettres patentes pour l'érection d'une académie de musique. Il est probable que la renommée de de Lattre avait engagé Charles IX à l'appeler auprès de lui, pour profiter de ses conseils lors de la création de cette académie, ou bien que la fondation de cet établissement musical avait décidé l'artiste à se rendre à Paris, ville que depuis long-temps il brûlait de visiter, cujus urbis invisendae incredibili cupiditate diù flagrarem, (2) afin d'examiner sur quelles bases on allait le fonder.

Charles IX garda un profond souvenir de cette entrevue avec de Lattre, le phénix musical de l'époque, comme on l'appelait alors; aussi, lorsque bourrelé de remords à cause du sang huguenot qu'il avait fait répandre, il chercha vainement le sommeil qui fuyait sa couche, l'impression que lui


(1) Adrian LERoY, dédicace à Charles IX de l'ouvrage qui a pour titre : Primus liber modulorum, quinis vocibus constantium, Orlando Lassusio auctore. Paris, Adrian Leroy et Robert Ballard, 1571, in-4°. obl.
(2) LAssUs, dédicace au duc Guillaume de Bavière, (Paris, 7 juin 1571), en tête du recueil de motets intitulé : Moduli quinis vocibus unquam hactenùs editi, Monachii Boïoariae compositi Orlando Lasso auctore. Paris, Adrian Leroy et Robert Ballart, 1571, in-4°. obl.

avaient faite les Sept psaumes de la pénitence, l'une des plus célèbres compositions de de Lattre, — qui avait été écrite par ordre du prince Albert, long-temps avant la S'.- Barthélemi, — se présenta à son esprit troublé. Dès lors il voulut que de Lattre lui-même, à la tête des musiciens de la cour de France, lui fit entendre les accents plaintifs et lamentables d'un roi pénitent, et ce désir s'accroissant de toute la force de son repentir, il lui offrit, pour le décider à se rendre à Paris, la maîtrise de sa chapelle avec un traitement considérable. La musique seule pouvait apporter quelque soulagement aux tortures morales de ce souverain. De Lattre répugnait cependant à quitter Munich, où son existence était si heureuse; la reconnaissance seule lui faisait même considérer comme un devoir sacré, de rester près d'Albert qui l'honorait de sa protection et de son amitié.

Mais celui-ci, quoiqu'il vît à regret le départ de son favori, de celui qu'il se plaisait à désigner sous le titre de perle de sa chapelle, l'engagea avec générosité à ne pas lui sacrifier des avantages plus grands que ceux qu'il pouvait lui procurer à sa cour, et à se rendre à l'invitation du roi de France. De Lattre était bon, compatissant, et il n'hésita pas à se mettre en route, lorsqu'Albert, qui avait pris Charles IX en pitié, lui eut persuadé que son talent pourrait seul adoucir les tourments de ce malheureux prince. Il partit donc, mais à peine arrivé à Francfort, il reçut la nouvelle positive de la mort de Charles IX, qui expira le 50 mai 1574. Sans perdre une seconde, il rebroussa chemin, et revint à Munich, au sein de sa famille. Le duc le reçut à bras ouverts, le réintégra immédiatement dans ses fonctions, le combla de nouveaux bienfaits et de nouvelles faveurs. Il lui assura, le 25 avril 1579, en considération de ses bons et loyaux services, et pendant toute la durée de son règne, sans aucune déduction pour quelque cause que ce fût, ses appointements (qui étaient de quatre cents florins ou 860 francs, somme très forte pour ce temps).