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Les nouvelles frontières de la connaissance (2014) CSRT, partie 3, section A

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LES NOUVELLES FRONTIERES DE LA CONNAISSANCE
FACE A LA CRISE

Partie 3 : La connaissance dans la société
Innovation et société : diffusion des connaissances dans le monde économique et social
 

Cette page introduit la première section (A) de la troisième partie du rapport « Les nouvelles frontières de la connaissance» rédigé en 2014 par le Conseil supérieur de la recherche et de la technologie (CSRT)

 
A (61)


Innovation et société : diffusion des connaissances dans le monde économique et social

Les analyses qui précèdent, appuyées sur des arguments et des raisonnements solides, prouvent la pertinence d’une réflexion sur l’articulation de l’innovation et de la société. On aura compris que cette approche concerne l’innovation « classique », qui conduit la connaissance produite dans les lieux de recherche à son application concrète dans les entreprises elles-mêmes immergées dans une société largement structurée par l’économie de marché. Cette approche est à la fois au coeur du présent rapport, et constitue un élément déterminant de réponse à l’interrogation qui est à l’origine de celui-ci : comment répondre à la question des grandes mutations de notre époque en utilisant les ressources de la connaissance et ses acteurs-diffuseurs ?

L’approche « classique » et la compréhension des mécanismes conventionnels de l’innovation sont indispensables. Ils sont au coeur du présent rapport. Ils participent à l’organisation de la contre-offensive contre ce que l’on appelle communément « crise ».

Mais, au-delà de cette vision très contemporaine, utile, voire utilitariste, il semble nécessaire d’élargir le champ de la réflexion en raison d’un double constat produit par l’Histoire et par la réalité contemporaine. Nous aborderons donc le besoin d’une lecture de l’innovation par les Sciences Humaines et Sociales. Bien entendu, ces deux approches sont complémentaires et on soulignera l’importance d’une mise en perspective réciproque de l’une et de l’autre.


A1 (61)

L’innovation « technologique »

A1a (61)

Pour un portage collectif efficace

L’innovation dans 90% des cas est survenue à partir de connaissances accessibles et de technologies éprouvées, surtout depuis 20 ans.

On ne saurait trop insister sur le fait que les relations entre la recherche et l’industrie doivent être régulées et clarifiées à la fois pour les scientifiques mais aussi pour la société civile afin d’établir une relation de confiance perdue. Les chartes de déontologie qui sont élaborées par secteur participent à cette régulation. Il faut encourager et impulser ce mouvement, en l’intégrant tout au long des cursus de formation universitaire puis tout au long de la carrière des chercheurs (avec un temps fort de sensibilisation en début de carrière).


A1b (61)

Science, technologie, innovation, société

Ce constat pose la problématique de l’articulation entre science, technologie, innovation, société et citoyen. Pour éclairer les éléments de réponse, posons-nous la question de ce que représente la technologie, de sa place par rapport à la science et de son implication dans l’innovation comme pour chacun ?

En résumé, la technologie est la science appliquée aux objets du quotidien. C’est aussi le traitement scientifique des techniques. C’est une démarche descriptive de compréhension des phénomènes physiques mis en jeu dans un objet, sa fabrication, son comportement, etc.

Plus largement, la recherche technologique a plusieurs objectifs : la constitution d’un capital de connaissances technologiques, le renforcement des compétences et des métiers, la maîtrise des capacités de résolution de problèmes, les outils méthodologiques pour la conception et l’ingénierie. C’est donc un univers très diversifié.


A1c (62)

Des laboratoires d’excellence et innovants : les conditions de leur réussite et leurs difficultés

Recherche scientifique et recherche technologique ne s’opposent pas ; elles peuvent cohabiter dans les mêmes structures ou les mêmes laboratoires. Certains laboratoires de haut niveau appliquent leur expertise aux deux types de recherche et souvent, la seconde permet de poser de nouvelles questions à la première. Ces laboratoires développent une recherche académique du plus haut niveau international et en même temps sont capables de mener une stratégie d’innovation concrétisée notamment par d’importants contrats industriels.

De tels laboratoires ne sont pas si nombreux en France. Leur témoignage et une analyse un peu plus précise de leur expérience sont des sources précieuses pour le présent rapport. Il est important de percevoir les conditions de leur réussite et les obstacles qui ont pu entraver leur fonctionnement.

On relèvera plusieurs conditions à leur réussite :

  • le domaine scientifique du laboratoire est tel que recherche fondamentale et applications sont très proches. Le directeur a fait un choix stratégique pour orienter l’activité de son laboratoire dans ce sens.
  • l’excellence de recherche fondamentale s’appuie sur une expérience de plusieurs décennies et jouit d’une réputation internationale incontestable.
  • la palette des applications est suffisamment large et s’adresse aussi bien à des usages grand public qu’à des usages de niche. Le nombre d’industriels potentiellement concernés est, aussi, important.
  • la gestion d’un tel laboratoire s’apparente à celle d’une PME avec un chercheur dirigeant capable de comprendre l’état d’esprit d’une entreprise et ses exigences.
  • le laboratoire est situé dans un environnement local très favorable : accès à des outils de pointe, accès à de grandes infrastructures de recherche, écosystème de laboratoires de recherche fondamentale dans des domaines voisins.
  • le laps de temps entre le démarrage d’une activité liée aux applications et le temps d’un fort développement des contrats industriels, avec des retours financiers permettant une rentabilité significative, se chiffre autour de 15 ans environ (durée moyenne avec des disparités très fortes suivant les disciplines et les secteurs d’application).
  • l’activité d’innovation démarre par des contrats publics (nationaux ou européens) avec des industriels comme partenaires actifs. Les liens avec les industriels se développant ensuite grâce aux brevets (plus de crédibilité devant un industriel et aussi devant les experts européens). Le souci d’étendre les applications dans des secteurs très divers permet de diversifier les relations avec les industriels et même de les choisir parmi les majeurs de leur domaine.
  • la taille du laboratoire est – si possible - limitée (par exemple 25 personnes) avec un bon équilibre entre chercheurs permanents et non permanents, ingénieurs et techniciens) et des possibilités réelles de mobilité de ces personnels.
  • les services fournis (gestion de la PI, contrats etc…) par l’organisme auquel est rattaché le laboratoire est un avantage.
  • dans les instances de conseil, la diversité de la société soit représentée.

Les Instituts Carnot et la conduite de projets dans le cadre des investissements d’Avenir (IA) méritent d’être évalués en tant que préfiguration de ce vers quoi devrait évoluer l’organisation de la recherche technologique.

Ces laboratoires rencontrent, aussi, des difficultés qu’il faut surmonter :

  • le fait que la subvention de l’Etat ne permette pas de couvrir les salaires environnés des chercheurs permanents, fragilise l’équilibre économique du laboratoire.
  • le fait qu’une partie d’entre eux soient financés par des contrats porte un risque important sur la durée.
  • le fait que les frais généraux ou dit d’« overhead » deviennent trop importants empêche de faire une politique d’investissement et peut être une cause de graves difficultés pour l’activité du laboratoire sur la durée.
  • la rareté des embauches de personnels permanents (chercheurs, ingénieurs et techniciens) dans les laboratoires publics est un frein sévère pour le développement du laboratoire. Il est illusoire qu’une politique de redéploiements des personnels puisse être une réponse effective

A1d (63)

Relations technologie-innovation en fonction des secteurs

L’innovation est souvent basée (mais pas toujours) sur des évolutions technologiques, mais l’articulation entre technologie et innovation dépend beaucoup des secteurs. Par exemple :

  • Dans le secteur des objets numériques, la technologie (nouveaux écrans, nouveaux dispositifs de stockage d’information, progrès dans les transmissions…) ouvre le chemin des innovations (TV HD, Smartphone, tablettes, RFID,…).
  • Pour les nouveaux moyens de mobilité durable, comme les véhicules électriques, les usages souhaités demandent des solutions technologiques nouvelles (batteries, piles à combustible…).

Dans un cas la technologie pousse l’innovation, dans l’autre l’objectif innovant souhaité tire l’évolution technologique nécessaire.


A1e (63)

L’innovation : un processus créatif différent de celui de la recherche

Ainsi, l’innovation est le résultat d’un processus (plus ou moins long) qui débute par une recherche de concept amorcé par une idée nouvelle d’usage. Cette étape de conception basée sur l’exploration de différentes architectures constitue le coeur de la démarche d’innovation. Cette exploration s’appuie très fréquemment sur les outils numériques (modèles, calculs, simulation) qui permettent de travailler dans le monde virtuel, avant de passer à l’étape du démonstrateur physique.

Ensuite les phases de développement et d’industrialisation, les plus longues et les plus coûteuses, mèneront jusqu’au marché.

A chacune de ces étapes, les connaissances scientifiques et la maîtrise des technologies contribueront au succès du processus (voir par exemple l’importance des modélisations que les connaissances scientifiques permettent de construire).

Ce processus ici décrit pour une innovation d’objet, s’applique aussi aux innovations pour des procédés de toute sorte, des services, des organisations, etc.

Cette analyse montre que les interactions science, technologie, innovation, sont complexes, qu’un processus linéaire partant de la science pour aboutir à l’innovation en passant par des intermédiaires techniques n’est pas très fréquent, que l’innovation (exploration, conception, design, usages) est un processus créatif très différent de celui de la recherche (observation, expérimentation, théorisation). On ressent le besoin de voir plus se développer, plus fortement, une culture de l’innovation tout au long des chaines de production de la connaissance et des chaines de production industrielle- portée collectivement.


A1f (64)


La distinction entre innovation et valorisation

Cette analyse montre aussi que les termes valorisation, transfert technologique, qui supposent des univers disjoints, ne sont pas bien adaptés. Ne vaut-il pas mieux évoquer les milieux favorables à de fortes interactions entre acteurs différents, chercheurs scientifiques, ingénieurs technologues, concepteurs designers, spécialistes des usages ? Il faut, ainsi, faire des allers et retours entre les laboratoires et les industriels, les laboratoires apportant les connaissances et les possibilités pour que des innovations apparaissent. Le terme écosystèmes pourrait s’appliquer à cette tendance nécessaire vers une forte interactivité.


Recommandations VII du Conseil

Pour encourager le développement technologique et l’innovation, le CSRT recommande

  • Que la recherche fondamentale qui est à la source du processus qui mènent à l’innovation soit soutenue fortement.
  • Donner du temps à un laboratoire pour innover et avoir des retours financiers, les financements publics et privé (moyens financiers et humains) devant être organisés pour permettre cette montée en puissance.
  • Aménager le système de recrutement et d’évaluation des personnels pour identifier les chercheurs, capables d’une vision stratégique, des qualités d’animation et de management et de diffusion vers la société civile.
  • Organiser les allers retours recherche-technologie-innovation en interne et avec des partenaires extérieurs pour faciliter les applications innovantes des recherches.
  • Accorder une enveloppe financière conséquente et des postes de support pour la concrétisation d’un projet alliant « Recherche fondamentale » et innovation.
  • Conduire des arbitrages budgétaires drastiques, en situation de restrictions budgétaires (voire procéder à des coupes sombres et sélectives sans toucher indifféremment tous les laboratoires)
  • Privilégier l’établissement de contrats de R&D, entre des laboratoires publics et un industriel.
  • Inciter les laboratoires et les chercheurs à communiquer vers la société et convaincre les citoyens de la pertinence de leurs recherches et des investissements publics : par exemple en incluant des critères d’avancement de carrière.

A2 (65)

L’innovation sociale

A2a (65)

Pour une approche historique et sociétale

L’approche « classique » et la compréhension des mécanismes conventionnels de l’innovation sont indispensables. Ils sont au cœur du présent rapport. Ils participent à l’organisation de la contre-offensive contre ce que l’on appelle communément « crise ».


A2b (65)

Les enjeux

L’Histoire nous apprend que l’innovation a souvent pris des chemins détournés comme en témoignent les retards dans l’application de découvertes de savants « oubliés », l’abandon inexpliqué de connaissances majeures, la diversité des applications concrètes des inventions par des civilisations différentes, voire l’évolution différente ou similaire des grandes civilisations fondées sur les grandes ruptures technologiques comme l’agriculture ou l’écriture. Des découvertes récentes issues de travaux actuels comme ceux effectués sur la « machine d’Anticythère »[1], s’inscrivent dans les multiples interrogations soulevées par l’archéologie moderne. On en retiendra l’idée que le champ des investigations de l’archéologie, de la paléontologie, de l’épistémologie demeure une immense réserve de connaissances dont l’intérêt académique est évident, mais qui peut aussi apporter des éléments de réponses aux questions les plus actuelles.

Quant au présent, force est de constater les faiblesses de l’efficacité des liaisons entre la production des connaissances et leur mise en œuvre concrète. Globalement, le monde contemporain a les concepts, les réponses scientifiques et techniques pour faire face aux grands enjeux de l’époque, qu’il s’agisse de l’environnement, de la santé, de la démographie. Et pourtant, les seuls apports de la technique ne suffisent pas à résoudre les problèmes. Les inerties et les blocages entravent la marche du « progrès ». La question du portage réel de l’innovation par la société est posée comme est posée la question globale de « la société innovante ».

Ce qui conduit à proposer l’ouverture de deux chantiers nouveaux qui pourraient être confiés à la grande famille des sciences humaines et sociales :

  • celui de la connaissance du cheminement de l’innovation dans une société avec l’identification des verrous sociaux à sa diffusion.
  • celui de « l’innovation sociale » dont il conviendra de préciser le contour et d’esquisser les perspectives alternatives qu’elle offre au développement de notre société.

A2c (66)

Les verrous

La question de l’innovation actuelle dans notre société, avec ses avancées et ses dysfonctionnements, est, de fait, un thème commun à toutes les grandes périodes de l’Histoire, à toutes les civilisations. Comment les données de la démographie mais aussi l’organisation des structures économiques, sociales, religieuses, favorisent, freinent ou éliminent les avancées de la connaissance dans la diversité des civilisations et des sociétés ? Comment ces différents composants agissent et interagissent sur le cheminement de l’innovation ? Quels mécanismes, communs à toutes les sociétés humaines, favorisent ou bloquent l’émergence et la diffusion des nouvelles connaissances ?

Sur ces questions des études réalisées par les ethnologues et les historiens ont permis l’accumulation de matériaux factuels et conceptuels de base d’une réelle richesse. Toutefois on peut se poser la question de leur diffusion hors des spécialistes de la discipline. Comment les inscrire dans une vision pluridisciplinaire de l’histoire des sociétés appelée par Lévy Strauss ? On devine la richesse des apports d’une étude systématique des civilisations et sociétés « traditionnelles ». On imagine combien pourrait apporter à la connaissance fondamentale de l’humanité la question de l’innovation dans les sociétés africaine, asiatique, chez les peuples dits « premiers » d’Amérique, d’Océanie, d’Australie ou des terres boréales, y compris dans leur adaptation au choc des technologies occidentales.

Mais, parce que notre société est d’abord avide des découvertes de sciences et technologies « dures », la diffusion du résultat des investigations des SHS, malgré leur richesse, est encore très insuffisante. Par ailleurs, le croisement disciplinaire reste encore marginal (surtout avec les sciences dites dures). Les résultats des recherches portant sur les pays autres que ceux du monde occidental sont trop souvent limités aux spécialistes de ces aires culturelles ou linguistiques sans transversalité comparative (disciplinaires et géographiques).

Parallèlement à ce chantier d’ouverture au temps et à l’espace, pourrait être abordée par les SHS la question des interférences entre la découverte scientifique et la création artistique et, plus généralement celle de la « société innovante ». La recherche et la création artistique ont de multiples points communs : une motivation d’enrichissement intellectuel personnel ou collectif ; une ouverture au monde et une curiosité sur l’extérieur; une capacité d’intégrer dans un cheminement personnel des apports extérieurs; une volonté implicite ou explicite d’apporter une contribution à la marche de l’humanité… L’acte artistique, quel que soit le domaine concerné, rejoint, par les constituants fondamentaux de la création, les mécanismes de l’invention technique et de la découverte scientifique.

Des exemples précis permettent de mieux comprendre l’approche proposée. La Californie - l’un des hauts lieux mondiaux de la production scientifique et de l’innovation technologique- est aussi l’une des grandes plateformes mondiales de référence en matière d’inventivité artistique. Quels sont les liens qui unissent ces deux univers ? Quels sont les mécanismes qui réunissent cette inventivité contemporaine à la créativité sociale et philosophique californienne des années soixante-dix, quand émergèrent en ce lieu les pensées alternatives qui ont gagné ensuite le reste du monde ? On pourrait, a contrario, travailler sur des exemples de sociétés ou des groupes figés dans le conservatisme social, politique, religieux, qui, à l’évidence, ont les plus grandes difficultés à épouser la modernité.

La thèse, qu’il conviendrait bien entendu de vérifier par l’exploration en profondeur de cas d’école divers, c’est que, dans une société donnée, il y a une capacité globale à l’innovation et à la création, qu’elles soient artistiques ou scientifiques, et que cette capacité s’exprime aussi dans l’aptitude collective à épouser les mutations de l’époque.


Recommandations VIII du Conseil

Concernant l’innovation sociale, le CSRT recommande :

  • Mobiliser les sciences humaines sur le champ de l’innovation, intégrant des débats théoriques intégrant les terrains historiques et géographiques d’investigation, ce qui donnera des clefs de connaissance fondamentale utiles à la résolution des problèmes de mutation rencontrée dans nos sociétés.
  • L’exploration par les disciplines des sciences humaines directement concernées des territoires communs « art » et « sciences », identifiant et analysant les mécanismes de production propres aux artistes et aux chercheurs, complétant – si besoin - leurs investigations par les approches novatrices des neuro sciences. Ces investigations n’auraient pas pour seule finalité une meilleure connaissance des actes de production permettant d’améliorer l’efficacité du système. Elles déboucheraient, aussi, sur la problématique de la « société innovante » qui est l’un des axes majeurs du présent rapport.
  • Que les responsables politiques, les institutions et les chercheurs SHS aient conscience de la place centrale que ces derniers occupent – ou devraient occuper- dans un dispositif de connaissances confronté à la question de l’adaptation aux mutations de notre époque dans une réalité mouvante difficile à comprendre et qu’ils ne pilotent plus.

A3 (68)


L’inventivité sociale

Vers une société « innovante »

L’innovation, dans son contenu classique, c’est-à-dire dans le passage de l’invention du concept à la réalisation du produit ou du service livrés sur le marché, est à la fois fondamentale dans le rebond de la société face aux mutations, mais elle ne suffit pas. D’abord parce qu’elle ne répond pas à la diversité des éléments de la « grande mutation » que nous connaissons actuellement, et qui ne s’inscrivent pas nécessairement dans la logique du marché. Ensuite parce qu’elle n’apporte pas – toujours - la meilleure réponse aux questions techniques telles que la santé ou l’environnement. Prenons des exemples : le monde contemporain possède depuis des décennies les éléments de connaissance fondamentale et les briques technologiques de base permettant de régler les problèmes de l’alimentation d’une humanité en croissance continue, de la transition énergétique ou de l’élimination des grands fléaux sanitaires. Mais le seul rapprochement des expertises techniques, même innovantes, et des logiques économiques d’entreprises pilotées par le « court-termisme » du marché peut aussi conduire à l’incapacité globale du système à résoudre les problèmes. Ne faut-il faut pas, aussi, aborder l’innovation par une approche radicalement différente, en posant les problématiques en termes fondamentalement nouveaux ?

Or, nos sociétés, même tétanisées par la crainte du lendemain, même enfermées dans le carcan des habitudes et des institutions, inventent des solutions alternatives pour répondre à leurs besoins. Cette inventivité est bien connue dans les pays en développement depuis des décennies, là où la survie quotidienne se joue, par nécessité, sur l’imagination et la créativité des individus et des groupes. Mais cette inventivité apparaît aujourd’hui dans les « vieux pays » frappés par la crise, par la mise en cause des modèles culturels et économiques traditionnels et par l’organisation concrète de dispositifs échappant aux cadres anciens, reposant sur de nouvelles relations sociales, et sur une autre conception de l’appropriation personnelle des biens, des services, sur une autre approche de la consommation. Le choc des contraintes financières nouvelles avec la persistance de besoins incontournables, dans un contexte social de remise en cause des habitudes, avec l’émergence d’immenses opportunités offertes par les nouvelles technologies, ont fait apparaître des solutions en effet innovantes et efficaces. On évoquera ici quelques exemples de cette inventivité sociale. On citera l’exemple particulièrement réussi du développement du co-voiturage géré par internet qui apporte une réponse au besoin permanent de mobilité qui caractérise les sociétés modernes tout en répondant aux nécessités de l’optimisation de l’utilisation des énergies fossiles dans le cadre d’un échange financier gagnant -gagnant entre le conducteur et son passager. On citera également la mise en place des circuits courts de consommation, fondés sur des relations contractuelles, qui participent à la fois à un objectif de protection environnementale, de maintien de l’emploi local et de la garantie de la qualité des produits, dont les AMAP sont une bonne illustration. On pourra également évoquer la nouvelle approche de l’utilisation des objets par la location et le partage et non la propriété individuelle, à l’exemple des systèmes Vélib et Autolib bien connus maintenant. Les crèches parentales, les échanges de services ou d’appartements de vacances relèvent de la même logique et utilisent les mêmes outils, permettant d’apporter des réponses à des besoins réels en dehors du cadre du marché ou des services publics. Même l’utilisation du travail fait l’objet d’approches nouvelles avec le temps partagé de la force de travail entre plusieurs entreprises, dans un cadre réglementaire respectueux du statut salarial, à la différence de la précarité croissante et du temps partiel imposé qui gagnent trop d’entreprises. On peut ajouter à ce bref survol des innovations issues des nouvelles pratiques sociales les expériences de conception collective de services ou de produits au travers de plateformes fédératives, et même la production de biens par l’utilisation des imprimantes 3D. Ces exemples prouvent que la crise ne doit pas être réduite à des tensions économiques génératrices de conflits sociaux. Elle peut être aussi l’occasion d’innovation réelle, efficace, fondée sur une nouvelle approche conceptuelle, utilisant de nouveaux outils de médiation et débouchant sur un nouveau type de relations au sein de la société.

Ce survol des nouvelles formes d’innovation issues des pratiques sociales n’est que l’esquisse d’un chantier qui mériterait maintenant d’être ouvert, en complément des dispositifs classiques de l’innovation. On pourra retenir quelques pistes qui, dans un premier temps, permettraient d’avancer dans l’exploration de ce domaine peu connu.


Voir aussi

Notes de bas de page

la numérotation est décalée de 1 par rapport à l'original

  1. Premier calculateur analogique antique permettant de calculer des positions astronomiques (87 av JC). Le mécanisme est garni de nombreuses inscriptions grecques