Mémoires d'outre-tombe d'un peuplier (1850) Méthivier/Chapitre XIV

De Wicri Bois
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Comment le LIBÉRALISME, vainqueur de la légitimité, fut très-embarrassé vis-à-vis de l’Église catholique.

Son nouveau plan de guerre contre elle. — Et ses ingénieux moyens pour la détruire.
 
 
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    Mémoires d'outre-tombe d'un peuplier mort au service de la République (2e édition) / par l'abbé J.-S. Méthivier.
Chapitre XIV

 

<= Comment, en réfléchissant, j'ai découvert, tout peuplier que je suis, qu'il y a en France deux sortes de guerre : la guerre par les CANONS, et la guerre par les FAUSSES IDÉES. <=

 

=> Merveilleux développement du plan de guerre. Et travaux exécutés avec précision par d'habiles tacticiens pour établir une chose qui n'a pas tenu, et en détruire une autre qui tient toujours. =>
    Mémoires d'outre-tombe d'un peuplier mort Méthivier Joseph bpt6k6471776z 7.jpeg

Avant-propos

Ce chapitre, dans sa présentation est légèrement restructuré en deux parties par rapport au texte original. Le titre a simplement été éclaté.

Le texte original


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Comment le LIBÉRALISME, vainqueur de la légitimité, fut très-embarrassé vis-à-vis de l’Église catholique.

Depuis mon berceau, que de fois les persécuteurs se sont élevés contre moi ! Que de fois leurs mains puissantes ont dirigé le glaive contre ma poitrine! et pourtant je vis toujours !

Vous devez vous rappeler, vieux et chers campagnards, qu'après les trois journées de 1830 les vainqueurs ne s'arrêtèrent pas au coup de main politique qui venait de changer une vieille dynastie pour une jeune; mais que de suite ils se


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mirent à abattre les croix du Sauveur, à hurler contre son Église, à vexer ses ministres, à interdire son culte public, c'est-à-dire qu'ils firent ce qu'ont toujours fait les révolutionnaires de tous les siècles, dès qu'ils se croient les maîtres.

Vous n'avez pas non plus oublié que ces violences sacrilèges cessèrent tout à coup après quelques semaines. Les chefs les plus avisés du libéralisme avaient reconnu que la persécution déclarée et flagrante troublerait les jouissances de leur victoire, et finirait par les déshonorer, ils donnèrent donc aux abatteurs de croix le signal de suspendre leur travail. Les niais du parti et les grossiers esprits-forts, comme vous en comptez quatre ou cinq dans chacun de vos bourgs, ignorant le motif de la décision prise en haut lieu, ne comprenaient pas comment on s'arrêtait en si beau chemin, et ils continuèrent encore une ou deux années dans les petites localités leurs stupides tracasseries contre la religion. Mais il n'en est pas moins certain que dans l'inondation de 1830 les grandes eaux de l'impiété débordée rentrèrent subitement dans leur lit et reprirent à l'instant leur niveau ordinaire.

Quelle fut la cause de ce brusque mouvement de retour?

Est-ce qu'un rayon de la foi, est-ce qu'un trait de la grâce tombé sur leur cœur, avait converti ces ennemis de la croix? Non, non,


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les révolutionnaires de 1830 restaient fidèles à leur haine irréligieuse , à leur matérialisme pratique, à toutes les doctrines prétendues libérales dont le symbole abrégé est parfaitement exprimé par les deux verbes acquérir et jouir. Or, acquérir et jouir est précisément la complète négation de se dévouer et souffrir (austère abrégé du symbole chrétien).

Ces vainqueurs se trouvaient donc encore sur le pied de guerre face à face avec l'église de Jésus-Christ ; mais ils avaient sous les yeux l'exemple de leurs aïeux les violents persécuteurs de 93 qui ne firent pas belle fin ; et ils crurent prudent de renoncer aux attaques brutales, préférant des semblants de paix et des coups de poignard dans l'ombre, des respects extérieurs et des mines souterraines pratiquées dans ses fondements pour en finir par l'astuce et la ruse avec cette Église catholique : et de fait, les révolutionnaires, depuis dix-huit cents ans, doivent être bien las de la rencontrer toujours debout devant eux, leur dénonçant les justices de Dieu et soutenant sur son inébranlable base la société qu'ils veulent renverser.

Alors, chers campagnards mes amis, commença contre votre religion la plus merveilleuse entreprise , le plan de guerre le mieux conçu et le plus habilement exécuté : haine et protection, outrages et honneurs, querelles et alliances, plaintes et compliments, embrassements et serrements de gorge; tous ces moyens divers, appliqués


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séparément ou combinés ensemble selon les besoins et les temps avec une ardeur pleine de prudence, une activité pleine de modération et une énergie pleine de ménagement.

Son nouveau plan de guerre contre elle. — Et ses ingénieux moyens pour la détruire.

Nous voilà arrivés à ces ressorts cachés que je promis de vous faire connaître pour votre éternelle instruction.

Les assemblées et les conseils se multipliaient chez les chefs du libéralisme, devenus les chefs de l'État depuis le 29 juillet. Ils se réunissaient fréquemment pour s'entendre sur la direction à donner à leur gouvernement : tous étaient d'accord sur le point capital de la politique : l'établissement et la consolidation de la nouvelle dynastie ; mais ils se divisaient sur la question religieuse ; et quand ils se demandaient :

« Quelle position prendrons-nous vis-à-vis de l’Église catholique ? »

Les sentiments les plus opposés étaient émis : les uns, et c'était le petit nombre, auraient voulu qu'on continuât par le fer et la guillotine, l'œuvre de destruction de 93 ; d'autres écartaient la violence ouverte, et faisaient remarquer que les sans-culottes, saccageurs d'églises, n'avaient point réussi, puisque le Christ était encore, sur la seule terre de France, loué, béni, adoré, dans soixante mille sanctuaires, et aimé comme personne ne l'est par vingt millions de cœurs français ; et, ajoutaient-ils, si vous recommencez les persécutions, il y en aura vingt-cinq millions, car les âmes droites qui l'oublient


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aujourd'hui et les petits enfants qui ont le cœur pur voudront alors mourir pour lui.

Laissons donc de côté la force brutale et prenons des voies détournées et plus sûres. Ne pourrions-nous pas, par exemple, environner d'une faveur marquée tous les ennemis de l'Église de quelque côté qu'ils viennent et placer en honneur les juifs, les déistes, les éclectiques, les doctrinaires, les saint-simoniens, les francs-maçons, les luthériens, les calvinistes, en un-mot tous ceux qui ont écrit en tête de leur profession de foi religieuse : « Haine à l Église catholique'; » par là nous formerions un nombreux corps d'armée ardent à l'attaque, sans nous mettre en avant.

L'idée est bonne, reprenaient d'autres conseillers, mais elle est insuffisante : car depuis longtemps ces sectes protestantes et rationalistes se ruent contre le catholicisme, et elles sont aujourd'hui convaincues d'impuissance. Emprunter ces vieilles machines de guerre, c'est lancer en plein dégel des boules de neige contre les tours de Notre-Dame pour les renverser. Nous porterions des coups plus sensibles en suscitant quelque chose qui ne serait même pas chrétien et que nous appellerions église catholique française[1] pour tromper


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les oreilles : les ministres de ce culte seraient des apostats, et nous lui trouverions ses fidèles parmi les plus déterminés de nos faubouriens. Par cette création nous aurions du moins une institution nouvelle, sinon grandiose, à opposer à l'Église catholique romaine, et destinée, dans nos pensées, à la remplacer un jour. Et, quand ce jour luira sur la France, l'Europe, qui branle aujourd'hui la tête en nous regardant, sera forcée de reconnaître que nous aussi nous avions la puissance d'établir sur le sol français un culte nouveau et plein d'avenir, et de le constituer l'héritier du catholicisme qui se meurt ou plutôt qui est mort.

Alors un personnage, célèbre par son astuce politique, prit la parole :

« Depuis longtemps,

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messieurs, vous répétez que l'Église catholique est morte, ou qu'elle se meurt, ou qu'elle va mourir.»

Le croyez-vous?. et si vous croyez que l'Église est morte, pourquoi cherchez-vous encore, en ce moment, de nouveaux moyens pour la tuer? Pourquoi paraissez-vous si embarrassés de son action, de son influence, de son inépuisable vitalité? Ne l'oubliez pas : si le peuple français a des oreilles pour entendre, tous les malins, votre éternelle affirmation que le catholicisme est mort, il a aussi des yeux pour l'apercevoir toujours debout, toujours baptisant, toujours enseignant dans chacune de nos cinquante mille communes, et ce peuple finira par se moquer de vous et de vos assertions.

« Observez, en outre, que la création d'une prétendue église catholique française, telle que l'a proposée le préopinant, destinée à lutter contre la vraie Église catholique qui remplit le monde, est une tentative qui nous couvrira d'un ridicule indélébile aux yeux des peuples : car, voyez-vous, je ne donne pas au culte nouveau, vanté par vos avocats, payé par vos gros banquiers, je ne lui donne pas dix ans d'une chétive et déshonorante existence. Et cette échoppe pourrie, que vous aurez dressée à côté de l'immense édifice de l'Église catholique , pour montrer au monde votre force et votre habileté, ne lui montrera, hélas! que votre sotte impuissance. »
« Permettez-moi de vous dire , messieurs, qu'il

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y a longtemps que je rôde autour de cet édifice catholique, pour découvrir par quel côté il faut l'attaquer. Eh bien ! je déclare qu'il résistera à tous les moyens que vous proposez; une seule espérance nous reste d'en triompher, c'est de le miner administrativement. Voulez-vous que je vous expose mes plans ? »
« Oui, oui; parlez, s'écrie l'assemblée.»
« Ne pourrions-nous pas, messieurs, pour servir efficacement notre haine contre la seule Église catholique , ne pourrions-nous pas, nous gouvernement, l'envelopper et la confondre habilement avec tous les cultes dissidents établis ou réformés par des hommes, et faire disparaître les traits de grandeur, de majesté, de sainteté, de divinité qui distinguent aux yeux des peuples cette unique épouse du Christ, en donnant aux hérésies, à ces filles de basse-cour et de moyenne vertu, le même rang, les mêmes droits, les mêmes respects extérieurs qu'à cette reine du ciel. Ainsi, faisons dans notre charte, dans notre code, dans nos collèges, dans nos comités, dans notre budget, une place égale, une part égale à la révolte de Luther, au schisme de Calvin, à la synagogue qui blasphème le Christ, et à l'Église catholique qui l'adore. Par cette égalité de droits, le peuple verra que ses maîtres, ses guides, ses gouvernants ne mettent aucune différence entre le pour et le contre, le oui et le non, le vrai et le faux ; et cette confusion

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brouillera ses principes religieux et affaiblira ses croyances positives. »
« Faisons mieux encore, et marchons plus directement à la destruction de la foi du peuple par la puissance de l'exemple : c'est la plus sûre. Qu'il soit arrêté comme règle d'administration que les fonctionnaires, à tous les degrés, depuis les commis jusqu'aux préfets, vivront à peu près sans religion, sans culte, sous les yeux des populations (il y aura bien quelques exceptions qu'on ne pourra empêcher) ; mais généralement, nous fonctionnaires, nous n'irons à l'église que deux ou trois fois par an, pour célébrer par un Te Deum, au lendemain d'une guerre civile et fratricide, la bienvenue d'une révolution subite, ou la naissance imprévue d'une constitution, délicate créature qu'on craint de voir mourir avant d'avoir atteint l'âge do raison.
« Mais hors de ces cas exceptionnels, le peuple ne nous verra jamais entrer dans les temples que ses mains ont élevés à la gloire de Dieu, ni prier à genoux à ses côtés, ni mêler notre voix à la sienne pour chanter de concert avec lui l'hymne de la foi, le credo de tous les siècles chrétiens, ni unir notre cœur à son cœur pour réciter ensemble la divine oraison de la fraternité humaine, le notre Père qui êtes dans les cieux ; mais, pendant qu'il ira entendre l'Évangile, nous, nous irons au café, ou au spectacle, ou à nos bureaux. Or, héros de Juillet,

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représentez-vous l'incalculable influence qu'exercera sur le pauvre peuple, qui ne porte qu'une blouse de toile, l'exemple de l'indifférence, de l'oubli de Dieu, donné par des messieurs qu'il croira très-savants et très-compétents sur la religion, parce qu'ils portent un paletot de drap de Louviers, parce qu'ils enregistrent ses vins, parce qu'ils libellent ses assignations, parce qu'ils dressent ses inventaires, parce qu'ils composent ses bordereaux et contrôlent la porte et la fenêtre de sa cabane. »
« Et quand à ces leçons d'incrédulité professées sous les yeux du peuple par les employés et les fonctionnaires, viendra se joindre l'exemple du gouvernement lui-même forçant les pionniers de ses travaux publics à continuer leur besogne d'esclave le dimanche, dont la religion a fait un jour de liberté, de repos, de dignité pour le travailleur; et quand à l'exemple du gouvernement se joindra l'exemple des grands industriels retenant, le dimanche, leurs ouvriers accroupis devant leurs fourneaux et enchaînés à leurs machines à produire ; puis l'exemple des châtelains, des bourgeois , des oisifs, s'élançant bruyamment, le fusil en bandoulière et les chiens en laisse, au rendez-vous de chasse, le dimanche à l'heure même où le peuple s'avance recueilli vers la maison de prière, il faudra bien que ces exemples, venant de tous côtés, partant de tout ce qui est élevé et de tout ce qui a autorité, détruisent à la

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longue, jusque dans ses dernières racines, la religion parmi le peuple, et amènent peu à peu ces pauvres gens à rougir de leur foi, de leur culte, de leurs fêtes, de leurs églises, de leur Sauveur. Alors une voix forte, partie du fond de la salle, interrompit l'orateur par ces brusques paroles : Craignez de leur apprendre à rougir aussi de leur probité, de leur vie laborieuse, si utiles à nos intérêts. Oui, craignez que votre procédé, si propre à en faire des incrédules révoltés contre Dieu, n'en fasse un jour des forcenés révoltés contre nous, méconnaissant notre autorité, renversant notre gouvernement et grinçant des dents contre nos droits de propriétaires. »

Ces propositions diverses, ces sentiments opposés ne laissaient aux membres délibérants aucun espoir de s'entendre, et l'assemblée allait se séparer sans avoir rien arrêté contre l'Église , quand une forme humaine, que personne n'avait aperçue, se glissa comme une ombre noire au milieu de la salle. C'était l'antique artisan de la révolte primitive, le prince des conspirateurs, le chef des chefs dans la lutte éternelle du mensonge contre la vérité, du vice contre la vertu, de l'insurrection contre l'autorité.

Notes de l'article

  1. En 1830, les révolutionnaires crurent le moment arrivé de détruire l'église de Jésus-Christ, et de la remplacer par un culte commode qui devait attirer à lui d'abord tous les Français, et bientôt après tout l'univers. M. Chatel se mit à l'oeuvre, loua dans la rue du Faubourg SaintMartin, n° 59, une grande maison de roulage, et mit au-dessus de la porte un drapeau tricolore avec ces mots: Église catholique française; c'était unir habilement l'Évangile dépouillé de ses dogmes avec la révolution triomphante.
    Patronné par des journaux, des députés et des banquiers, le culte nouveau fit un instant beaucoup de bruit, et renversa si bien l'Église de J.-C., qu'aujourd'hui il n'est plus question de l'église française, et que la grande maison de roulage, rue du Faubourg SaintMartin, n° 59, est à louer, et M. Chatel, libre de tous les travaux qu'impose la fondation d'un grand culte, peut en ce moment occuper un bureau de tabac ou une place de facteur rural.

Voir aussi

Dans le réseau Wicri :

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A pour premier auteurJoseph-Simon Méthivier +
A pour titreComment le LIBÉRALISME, vainqueur de la légitimité, fut très-embarrassé vis-à-vis de l’Église catholique. +