Mémoires d'outre-tombe d'un peuplier (1850) Méthivier/Chapitre VIII

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Les citoyens Tirepart et Penserouge continuent leur entretien.

Secrets bons à retenir. — Et recette pour faire une révolution.
 
 
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    Mémoires d'outre-tombe d'un peuplier mort au service de la République (2e édition) / par l'abbé J.-S. Méthivier.
Chapitre VIII

 

<= Comment il advint que le citoyen Penserouge et le citoyen Tirepart se dirent leurs vérités au pied d'un peuplier <=

 

=> Comment les peupliers, avec leur petit bon sens, se sont tirés d'affaires ; et comment les Français, avec leur grand esprit, se sont mis dedans. =>
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Avant propos

Avis aux contribuables annonçant la mise en recouvrement de l'impôt des 45 centimes.jpg

L’impôt de 45 centimes

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Le texte original


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Les citoyens Tirepart et Penserouge continuent leur entretien
— Secrets bons à retenir.
— Et recette pour faire une révolution.

Voici mon dernier mot, disait aux siens le grand démolisseur Voltaire : Mentez, mes amis, mentez ; il en restera toujours quelque chose.
Ce quelque chose qui reste, après que les bouches menteuses ont soufflé sur un pays, c'est la désorganisation, c'est la ruine.
Tirepart
Que voulons-nous? et que veut le peuple ? Le peuple veut moins d'impôts, moins de gros traitements, moins de fonctionnaires et d'employés inutiles, moins de paperasses et de paperassiers qui lui coûtent fort cher ; il veut l'ordre, la paix, la dignité, car cela donne de l'ouvrage et du crédit; il veut d'honnêtes et habiles gens pour gérer les affaires du pays selon les règles de l'économie, de la justice et de l'honneur, voilà ce que veut le vrai peuple français.

Et nous, que voulons-nous ?

Penserouge
Nous voulons aussi tout cela, et c'est pour que le peuple jouisse promptement de ces avantages que notre énergique dévouement

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descend si souvent en armes dans la rue et dresse tant de barricades.
Tirepart
Allons donc, est-ce que vous me prenez pour un niais? Voici en toute sincérité ce que nous voulons. Nous voulons les bonnes places, les gros traitements, les honneurs, et surtout le maniement des deniers publics, parce qu'il en reste toujours quelque chose aux doigts ; en un mot, nous voulons être les maîtres dans l'Assemblée nationale, dans le gouvernement, dans l'administration, dans l'armée et jusque dans les écoles, parce que, d'après nos principes, il vaut mieux commander qu'obéir.
Penserouge
Vous calomniez les républicains, je proteste contre vos assertions, et pour mon compte je déclare n'avoir jamais voulu que la liberté, l'égalité, la fraternité et le bonheur du peuple.
Tirepart
J'en dis tout autant que vous quand je parle dans un club ou sur les places publiques, ou au cabaret, et quand je harangue mes bandes d'oies de campagnards, pour les faire voter en faveur de Considérant, de Madier ou de tout autre.
Penserouge
Qu'appelez-vous bandes d'oies ? Cette qualification est un outrage à nos frères les vertueux habitants des campagnes. Ah! s'ils étaient ici, vous ne ...
Tirepart
S'ils étaient ici et que nous fussions à la veille des élections, je leur dirais : O vertueux

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habitants des campagnes, ô amis, ô frères que je porte dans mon cœur, et pour lesquels je voudrais avoir mille vies à donner ; à mes yeux vous êtes plus grands que tous les rois de la terre, et si les choses étaient à leur place, c'est vous qui devriez habiter les châteaux et les palais. Quoi qu'il en soit aujourd'hui, c'est de vous que dépend le bonheur de la nation. Voulez-vous sauver la patrie, voulez-vous ne plus payer d'impôts, voulez-vous jouir en vrais propriétaires des forêts de l'État et goûter une félicité encore inconnue aux mortels? Nommez Considérant, nommez Madier, nommez Boichot.
Voilà ce que je leur dirais, si je leur parlais une veille d'élection ; et le lendemain leurs troupes dociles s'avançant en longues files vers le scrutin pour y déposer le bon bulletin que je leur aurais donné, me feraient l'effet de bandes d'oies élevées à la dignité d'électeurs. N'êtes-vous pas de mon avis ?
Penserouge
A mes yeux ce sont des citoyens anoblis par le suffrage universel, des frères chéris qui remplissent consciencieusement le plus sacré des devoirs.
Tirepart
Eh bien! va pour vos frères, chéris, et revenons à ma thèse. Je disais donc que nous, républicains de la veille, nous voulons les bonnes places et les gros traitements ; vous, vous le niez, et moi je le prouve.
(Ici personne ne nous entend, nous pouvons,

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comme vous l'avez désiré, parler avec franchise.) Quelle est, en général, la situation morale et financière des plus ardents républicains?
Il faut l'avouer, dans nos rangs accourent le plus ordinairement se placer les gens attaqués d'infirmités graves dans leurs affaires : des commerçants à bout d'expédients pour se donner un crédit perdu; des propriétaires qui ont fait fondre l'héritage de leurs pères, comme un enfant gourmand fait fondre un casson de sucre ; dès médecins las d'attendre les malades, et disposés à renoncer aux saignées de la lancette pour pratiquer, en habit de sous-préfet, une saignée au budget de l'État ; des avocats doués d'une éloquence inoccupée qui ne gagne rien et d'un estomac actif et laborieux qui dépense beaucoup ; des notaires.
(Mais je remarque que les notaires, si vifs à pousser à la roue révolutionnaire avant février, se sont depuis fort ralentis ; est-ce qu'ils s'apercevraient que la république n'a pas doublé le prix de leurs études?) Les classes inférieures nous offrent aussi un contingent plus respectable par le nombre que par les vertus : sont des nôtres les lurons et les tapageurs, les repris de justice et les forçats libérés, les pourvoyeurs de mauvais lieux, et tous ces vauriens énergiques, qui, au premier signal, remplissent les cadres de notre grande armée socialiste.
Or....

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Penserouge
Or, monsieur, vous êtes un impertinent ; vous insultez la portion la plus vertueuse du peuple français; je ne puis souffrir.
Tirepart
Est ce la franchise que vous ne pouvez souffrir? Vous la demandiez tout à l'heure, comme une condition première de notre entretien.
Vous oubliez donc, cher Penserouge, qu'ici nous traitons dans l'intimité une question d'intérieur de famille? Allons, laissez-moi achever mon raisonnement, et réservez vos interruptions pour Montalembert, quand il enlèvera les applaudissements de l'Assemblée nationale par la puissance de la vérité et la force de son éloquence.
Je soutiens donc que dans la situation de nos affaires particulières, sous le poids de nos dettes, de nos banqueroutes, de nos contraintes par corps, avec notre goût pour le jeu et la bonne chère, avec notre aversion naturelle ou acquise pour le travail et l'économie, je soutiens que nous ne pouvons vouloir ni la tranquillité, ni l'ordre en France, parce que cet ordre et cette tranquillité ne nous laisseraient pas d'autre chance que celle d'aller inévitablement mourir à l'hôpital, ou en prison, ou sur un fumier. Il nous faut à nous des troubles, des perturbations, de bonnes révolutions qui bouleversent tout, afin que, pendant la tempête, nous puissions jeter à l'eau les chefs de l'équipage et nous emparer du gouvernement du vaisseau et des richesses qu'il porte.

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Penserouge
A merveille! Selon vous nous serions des pirates, des écumeurs de mer, des voleurs, de véritables brigands.
Tirepart
Pouvez-vous confondre ce qu'un enfant, avant l'âge de raison, distinguerait aisément?
On appelle voleur un citoyen qui prend une parcelle plus ou moins légère de la propriété d'un particulier; on qualifie du nom de brigand un citoyen qui attaque un individu isolé et l'assomme pour extraire de sa poche sa montre ou sa bourse : nous, nous faisons bien autre chose ! Quand nous avons préparé et décidé un guet-à-pens dans les rues de Paris ou de Lyon, c'est la société tout entière que nous prenons à la gorge ; c'est quinze cents, deux mille, trois mille concitoyens que nous tuons; et si le coup réussit, nous empoignons toutes les places, depuis les ministères et les ambassades jusqu'aux conciergeries de prison; nous nous emparons des honneurs, des palais et du budget que nous partageons entre frères.
Penserouge
Encore mieux ! et dans votre odieux rapprochement entre les révolutionnaires et les voleurs, tout l'avantage est à l'honneur de ces derniers. Allons, c'est trop fort !
Tirepart
Dites plutôt que c'est trop vrai. Mais je veux me réconcilier avec vous en appelant votre attention sur un autre côté de la comparaison qui vous blesse.
D'après nos statistiques nous sommes à peu près

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six cent mille hommes en France, tant dans les villes que dans les campagnes, qui nous trouvons, par des causes diverses, réduits à tenter quelque coup de main pour rétablir nos affaires ruinées.
Ce nombre vous paraît imposant, mais je vous le demande, que peuvent six cent mille hommes contre dix millions qui vivent honnêtement et paisiblement de leurs biens, de leur industrie, de leur travail? Irons-nous (et c'est ici que nous différons essentiellement des voleurs de grand chemin), irons-nous attaquer brusquement ces dix millions d'hommes et leur demander la bourse ou la vie? mais nous serions écrasés à l'instant; ou bien, prenant une forme plus humble, leur dirons-nous : Ayez compassion de six cent mille de vos frères qui se trouvent dans une position gênée et vous supplient de vouloir bien vous imposer quarante-cinq centimes par franc pour les soulager? mais ces dix millions d'hommes nous répondraient plus énergiquement que poliment: Tas de mangeassons, tas de libertins, tas de fainéants, crevez de faim, et nous serons bien débarrassés ! Que faire donc pour arriver à nos chers quarante-cinq centimes? C'est ici où le génie révolutionnaire s'est élevé à la plus sublime conception en imaginant le moyen que voici : On établit des journaux portant un nom qui sonne doux à l'oreille du peuple, comme la Réforme, le Populaire, la Voix du peuple, la Démocratie pacifique, etc., etc.

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Dans ces feuilles on gémit tous les malins sur le sort des travailleurs, on plaint le peuple d'être mal gouverné, privé de ses libertés, écrasé d'impôts : le sel de sa pauvre soupe est imposé, le vin de ses cabarets est imposé, l'air qu'il respire est imposé.
« O peuple ! si tu connaissais ta force, tu pourrais « facilement en finir avec tous ces abus. Quand « prendras-tu confiance dans les vrais défenseurs « de tes droits et de tes intérêts, dans les Ledru, « les Raspail, les Blanqui, les Considérant, les « Proudhon, les Louis Blanc, les Barbès, prêts à se « mettre à ta tête pour te gouverner avec écono« mie et grandeur? 0 peuple ! lève-toi et brise tes « fers. » On dit et on répète ces choses pendant un an, deux ans, six ans s'il le faut ; les almanachs s'en vont les répéter dans les bourgs, dans les villages et jusque dans les chaumières isolées; les chansons de Béranger, assaisonnées d'impiétés, fumier nécessaire pour hâter le développement de toutes doctrines vénéneuses, les répètent en chœur sur les places publiques, dans les marchés et dans les estaminets : peu à peu les esprits s'échauffent ; on souffle encore, et ils s'enflamment; les chefs font appel aux vauriens des grandes villes, qui se rendent à petites journées à Paris, où ils sont embrassés, choyés, abreuvés, payés, enrégimentés; et la prise d'armes est arrêtée pour les 27, 28 et 29 juillet, ou pour les 23, 24 et 25 février, ou pour le 15 mai, ou pour les jours de juin, ou pour

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quelques grandes semaines de 1850. Tout le monde sait le reste. On réussit ou on ne réussit pas. Si, comme en juin, on succombe, alors les pauvres diables d'ouvriers que nous avions embauchés et mis en avant sont battus, estropiés, condamnés, transportés sur les pontons de Brest ou de BelleIsle. Cependant, nous, bien cachés derrière la toile, nous restons invisibles, insaisissables; et tôt après nous reprenons les mailles rompues de nos filets à conspirations. Si, comme en février, le coup est heureux, alors c'est le temps des banquets patriotiques, des fêtes nationales, des plantations d'arbres de la liberté; le peuple boit, le peuplé danse, le peuple chante, et pendant ses joyeux ébats autour des peupliers, nous glissons habilement nos deux mains dans ses poches et nous y prenons sans façon nos quarante-cinq centimes, et le tour est joué. Peu de temps après les banquets cessent, les danses s'arrêtent, les peupliers sont délaissés; mais enfin le tour est joué; et vous voyez que j'avais raison de vous dire au commencement de cet entretien que la plantation des arbres de la liberté était l'idée la plus heureuse, la plus politique et la plus féconde de notre révolution.
Maintenant, cher Penserouge, niez cela si vous le pouvez ; au reste, je serai heureux d'apprendre de vous que je ne connais pas bien mes amis, mes frères les révolutionnaires, et pour m'éclairer sur

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ce point, je vous cède la parole, en vous remerciant de mè ravoir laissée si longtemps.
Penserouge
indigné et se levant brusquement : De ce pas je vais vous dénoncer au président de ma section, et ce soir vous entendrez au club des clubs la sentence qui rejettera loin de nos rangs un indigne républicain.

Ce coup de foudre termina l'entretien ; et les deux interlocuteurs s'éloignèrent dans des directions différentes.

Les arbres comme les hommes ont besoin de repos ; l'attention prêtée à une aussi longue conversation m'avait fatigué; mais l'espérance de vous être utile, chers campagnards mes amis, m'a soutenu contre le besoin de dormir, si impérieux à cette heure de la nuit, et après avoir tout entendu, j'ai pris mes notes et je vous les livre pour que vous preniez les vôtres sur les hommes qui exploitent à leur profit vos besoins, vos souffrances, vôtre crédulité et votre inexpérience.


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