Mémoires d'outre-tombe d'un peuplier (1850) Méthivier/Chapitre IV

De Wicri Bois
Aller à : navigation, rechercher
Comment je quittai mon village et devins un personnage politique
 
 
LibertyTreePlanting.jpg
    Mémoires d'outre-tombe d'un peuplier mort au service de la République (2e édition) / par l'abbé J.-S. Méthivier.
Chapitre IV

 

<= Comment je fus bien vite ennuyé des honneurs et donnai ma démission <=

 

=> Comment je fus bien vite ennuyé des honneurs et donnai ma démission. =>
    Mémoires d'outre-tombe d'un peuplier mort Méthivier Joseph bpt6k6471776z 7.jpeg

Comment je quittai mon village et devins un personnage politique


- 16 (G) -
Un jour la main de Dieu les élève sur les hauteurs du pouvoir, un autre jour elle les en précipite, et leur chute en est plus effroyable.

Le 24 février 1848, quelques agitateurs faisaient dans Paris un essai d'émeute contre le ministère,


- 17 (G) -

et trois jours après, nous, peupliers, nous regardions fuir sur le chemin de l'exil, roi, reine, princes, princesses, ministres tremblants, éperdus, cachant leurs noms, leur grandeur et leur honte sous des déguisements à la fois comiques et lamentables, qui excitaient je ne sais quel rire mêlé de larmes. J'ai ri, pardonnez-le-moi. Dieu lui-même ne les a-t-il pas sifflés du haut du ciel : «Je me moquerai de vous, je me rirai de vous, » leur a dit celui qui fait et défait les rois; et, patient dans son éternité, il attendit tranquillement le jour où ils croyaient avoir mis le comble à cet édifice d'orgueil pour les lancer d'un pied dédaigneux sur cette même route de l'exil et de l'ignominie où ils avaient jadis envoyé le juste. Je voyais, en effet, au milieu du tourbillon de février, le crayon divin dessinant à grands traits une frappante copie de la révolution de 1830[1], où les glorieux triomphateurs


- 18 (G) -

d'alors jouaient à leur tour, dans ce drame nouveau, le rôle d'imprévoyants, d'incapables, de rétrogrades, de vaincus, de réfugiés. Or, les petits de ce monde voient toujours avec satisfaction celui qui règne dans les cieux lacérer de sa foudroyante ironie les puissants qui abusent à leur profit et contre lui du pouvoir reçu de ses mains ; et dans une catastrophe le simple peuple tressaille de joie, dès qu'il reconnaît que la main du Tout-Puissant n'a besoin pour saisir et envelopper les plus subtils politiques que de la toile et des lacets ourdis par leur habileté pour prendre les autres. Moi-même, qui ne suis ni subtil, ni politique, moi spectateur insouciant et désintéressé de votre révolution, de cette révolution qui ne soupçonne pas la veille ce qu'elle prépare le lendemain, qui improvise tout, les hommes et les institutions, qui étonne et confond toute sagesse par ses excentricités, moi-même pouvais-je prévoir une heure à l'avance que j'allais


- 19 (G) -

devenir la plus haute, la plus célèbre, la plus niaise, la plus ridicule personnification de votre mouvement insurrectionnel, en un mot la plus grande victime de cette révolution?

Le défilé de ceux qui se précipitaient vers l'exil était à peine terminé, que j'entends le bruit de la marche des vainqueurs. Ils s'avançaient ivres d'un triomphe inespéré, remplissant les airs de leurs chants confus et patriotiques. Mais, ô surprise ! ils s'arrêtent devant moi. Leur regard ravi admire mon élévation, et à l'instant leurs bras vigoureux dégagent mes racines, m'étreignent, m'ébranlent, m'arrachent, m'emportent, me dressent sur la place publique, au milieu d'ovations et de libations sans fin; et me voilà, moi peuplier, salué, harangué , versifié, tambouriné, embrassé, béni, divinisé dans 45,000 communes et 300,000 villages, chez le peuple le plus civilisé, les Anglais disent le plus drôle du monde.

Notes de l'article

  1. Ce que Louis-Philippe a fait lui est fait : chute pour chute, déchéance pour déchéance, exil pour exil, dynastie frappée pour dynastie frappée. Les trois jours de février 1848 pour les trois journées de juillet 1830. Il a chassé un vieux roi, vieux roi il est chassé; il a écarté du trône le petit-fils de Charles X, son petit-fils, en retour, est écarté du trône; il jette sur la voie douloureuse de la terre étrangère l'innocent, l'orphelin, le rejeton légitime; il verra son rejeton, innocent et orphelin, prendre cette même voie douloureuse de la terre étrangère.

    A côté de ces étonnantes parités, la justice divine met des différences : Charles X se rend en exil regretté d'un grand nombre, accompagné d'amis dévoués, escorté par ses vainqueurs, respecté de tous. Louis-Philippe fuit comme un échappé; personne, ni amis, ni ennemis, ne s'occupe de lui ; il traverse difficilement la France, il erre sous des déguisements divers, se glisse furtivement sur un vaisseau, et aborde l'Angleterre comme le plus mince compagnon. 0 justice divine, dans ces grandes catastrophes vous brillez comme l'éclair, vous éclatez comme la foudre et vous illuminez les consciences d'une clarté qui épouvante et console !

Voir aussi

Dans le réseau Wicri :

La page de référence « Mémoires d'outre-tombe d'un peuplier (1850) Méthivier/Chapitre IV » est sur le wiki Wicri/France.