Mémoires d'outre-tombe d'un peuplier (1850) Méthivier/Chapitre III

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Ce que disait un ancien, au rapport d'un de mes ancêtres
 
 
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    Mémoires d'outre-tombe d'un peuplier mort au service de la République (2e édition) / par l'abbé J.-S. Méthivier.
Chapitre III

 

<= Comment mes aïeux ont aimé leur état, et sont restés à la campagne <=

 

=> Comment je quittai mon village et devins un personnage politique. =>
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Ce que disait un ancien, au rapport d'un de mes ancêtres


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La vie de l'homme est une journée d'orage : or, pendant l'orage, les arbres plantés au haut des collines sont ou brisés ou violemment agités; mais les arbres cachés dans le vallon jouissent d'un calme inaltérable.

Non loin de Mantoue, sur les bords du Mincio, près d'une grotte, s'élevait un de mes grands ancêtres au blanc feuillage. D'un côté ses racines s'étendaient vers les eaux du fleuve, et de l'autre elles s'enfonçaient dans la terre d'un champ fertile, modeste héritage d'un poète de Mantoue. La beauté du site, le silence, l'ombrage et les eaux invitaient le poète à venir rêver en ce lieu solitaire.

Le peuplier triste comme sa pensée, et comme elle s'élevant droit au ciel, revenait souvent dans ses chants. C'est là qu'assis au pied de mon aïeul, Virgile [1] chantait tour à tour les bergers et les héros,


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les moissons et les combats. Ses vers, gracieux comme les fleurs d'une prairie, ou lugubres et solennels comme l'incendie d'une ville prise d'assaut, avaient la puissance de charmer le vieux peuplier, qui s'étonnait de se trouver sensible aux jeux de Thyrcis et aux malheurs d'Ilion.

Un jour, vers la fin de l'automne, le poète (il touchait alors au déclin de l'âge) vint, selon sa coutume, se recueillir dans la grotte du Mincio.

Son front, où resplendissait le génie , paraissait voilé d'un léger nuage de tristesse, et ses pensées, comme les serres d'un aigle, semblaient avoir saisi la solution de quelques-uns des problèmes de la vie humaine. Il s'était demandé qui parmi les mortels sont les plus heureux : puis, emporté sur les ailes de feu de son imagination, il avait, avant de répondre, parcouru tous les rangs de la société, appréciant la somme de bonheur répartie dans les diverses conditions, et il s'écria :

« O trop heureux les habitants des champs, s'ils connaissaient leur bonheur! Loin des discordes et du bruit des armes, la terre, par un juste retour, leur verse de son sein une nourriture abondante et facile à recueillir; parmi eux la jeunesse est accoutumée »

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« à supporter le travail et à vivre de peu. Là le culte de Dieu et le religieux respect des parents sont en honneur ; et ce fut parmi eux que la justice, quittant la terre, laissa les dernières traces de son passage [2] »

Cette suave peinture des avantages attachés à la condition des habitants de la campagne remplissait mon aïeul d'une délicieuse mélancolie, et chaque parole du poète excitait dans son feuillage un léger battement d'approbation.

Depuis l'an de Rome 711, cette tradition passant dans ma famille, est devenue la règle de notre conduite, et rien dans le cours des âges n'est venu en démentir la sagesse. Nous avons vu les conquérants grandir dans la gloire, mourir dans les revers, s'ensevelir dans l'oubli ; les philosophes, les savants jeter au monde la poussière de leurs faibles pensées, puis disparaître et tomber comme les feuilles d'un arbre aux approches de l'hiver. Nous avons vu les hommes comblés de richesses et saturés de plaisir ne conserver, à la mort, de leur pourpre qu'un suaire, de leurs forêts que le bois d'un cercueil, et de leurs immenses possessions que la place d'un tombeau. Et nous, plantés le long des grandes routes, sur les chemins des Césars ou rangés en allées devant les académies, nous avons répété en secouant la tête :

« Heureux les habitants

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des champs, s'ils connaissaient leur bonheur! »

Nous avons vu les grandeurs s'éclipser, les méchants triompher et les justes souffrir. Nous avons vu Attila faucher les peuples comme l'herbe serrée des champs, puis mourir inconnu. Guillaume-le-Conquérant, après s'être emparé d'un royaume, ne pas obtenir assez de terre pour couvrir son cadavre ; et le géant moderne, qui a soumis l'Europe, saisi par le bras de Dieu le lendemain de ses victoires, et jeté sur un rocher solitaire pour y dessécher et mourir. Enfin, nous avons vu Jeanne d'Arc au bûcher, la Pompadour au trône, Louis XV dans les délices, Louis XVI à l'échafaud ; et las de ne trouver sur les hauteurs sociales que folie, déceptions et ruines, nous avons tristement détourné, la tête,,et nous avons dit : « Heureux les habitants des champs, s'ils connaissaient leur bonheur ! »

Notes de l'article

  1. Cet illustre poète vit enlever à son vieux père sa petite propriété, située près de Mantoue, et son héritage passer aux mains rapaces d'un vétéran de l'armée victorieuse d'Antoine. Témoin et victime des révolutions et des guerres civiles qui s'allument aux foyers de la corruption des villes, il célèbre continuellement dans ses vers le bonheur de la vie champêtre, et décrit avec amour les paisibles et utiles travaux des laboureurs. Voyez sa 1re églogue, ou plutôt toutes ses églogues, et ses quatre livres des Géorgiques.
  2. Virgile, Géorgiques, liv. II, vers la fin.

Compléments de la rédaction

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Virgile sous son arbre

Le Virgile de Pétrarque est un manuscrit contenant les œuvres de Virgile, commentées par Maurus Servius Honoratus et annotées de la main de Pétrarque. Il contient un frontispice décoré d'une miniature de Simone Martini[NDLR 1].

Cette miniature (visible à droite) montre notamment Virgile sous son arbre.

Voir aussi

Notes de la rédaction
  1. Virgile de Pétrarque. (2020, juillet 14). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 10:24, juillet 14, 2020 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Virgile_de_P%C3%A9trarque&oldid=172898474.
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