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C de Lihus 1804 Principes d'agriculture et d'économie - Ch2 P3

De Wicri Agronomie
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C de Lihus 1804 Principes agri et eco C2 P3.png
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Principes d'agriculture et d'économie
Table des matières
Préface p. v
PARTIE I
Chapitre 1 p. 1
Chapitre 2 p. 10
PARTIE II
Amontement p. 51
PARTIE III
Mois de mai p. 79
Mois de juin p. 118
Mois de juillet p. 140
Mois d'aoust p. 152
Mois de septembre p. 196
Mois d'octobre p. 223
Mois de novembre p. 252
Mois de décembre et janvier p. 272
Mois de février p. 280
Mois de mars p. 294
Mois d'avril p. 312
Conclusion p. 328
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TROISIÈME PARTIE.


TRAVAUX AGRICOLES DE CHAQUE MOIS.


[118]MOIS DE JUIN.

Vois-tu ce laboureur constant dans ses travaux
Traverser des sillons par des sillons nouveaux ?
Delille, l. 1.[1]

Dans ce mois tout sourit au cultivateur ; les luzernes et sainfoins remplissent ses greniers ; ses seigles jaunissent, ses blés, déjà épiés, fleurissent et grandissent à vue d'œil ; les fruits commencent à paraître ; tout croît, tout fait chaque jour d'étonnans progrès. Voilà donc le moment de ses plus grandes jouissances : et ; peut-il être plus satisfait, plus ravi, que lorsqu'il parcoure ses champs couverts de grains de toute espèce ? Cette abondante récolte, dont il s'enorgueillit, ne lui appartient encore qu'en espérance ; et voilà précisément, selon moi, ce qui rend sa joie plus douce, plus parfaite : son bonheur n'est qu'idéal, mais aussi n'est-il troublé par aucun revers. Il peut craindre l'intempérie des saisons, mais la joie l'emporte toujours sur la crainte ; et la satisfaction de voir chaque jour accroître ses richesses, ne laisse presque aucune place dans son cœur aux mouvemens contraires.

[119]

Culture des terres.

Labourer, telle elle l'occupation de tous les mois ; à peine a-t-on fini d'un côté, qu'il faut recommencer de l'autre ; jamais on n'est en repos : la première façon est finie, il faut en donner promptement une seconde. Les terres faites les premières, sur-tout avant les semences de Mars, verdissent et s'épuisent en herbe ; qu'on y mette donc promptement la charrue, mais qu'auparavant on herse bien la terre, pour la rendre plus facile à labourer et faire périr l'herbe : si la terre est trop dure pour que la herse de bois puisse y entrer, qu'on prenne celle de fer, et à cet égard il est bon de se ressouvenir de l'avis que je vais donner. Quelquefois, aussi-tôt les semences de Mars, les terres labourées de bonne heure verdissent au point qu'il faudrait absolument les labourer ; d'un autre côté, il y a encore beaucoup de terres à jachères qui pressent beaucoup, parce qu'elles se durcissent et poussent de l'herbe. Le seul remède est de herser les premières avec la herse de fer ; pour cela il ne faut pas attendre que la terre soit trop sèche pour qu'elle y puisse entrer ; il faut seulement choisir un beau soleil qui brûle l'herbe que la herse de fer arrachera : ainsi, pour bien faire, il faudrait que cette opération fût faite deux ou trois jours après la pluie, afin que la terre fût plus mouvante, et [120] cependant par un beau tems, pour consommer la mauvaise herbe qui l'infeste. L'avis que je donne ici doit se pratiquer toute l'année, quand on est trop pressé pour labourer des terres déjà vertes : un hersage avec la herse de fer, fait à propos, vaut un labour. Que le cultivateur ne s'alarme donc pas s'il ne peut pas donner toutes les façons en tems convenable ; qu'il ait recours à la herse de fer, et qu'il l'emploie à propos : c'est un meuble bien précieux qu'une herse de fer, et je ne conçois pas comment il se trouve des cultivateurs assez ignares pour s'imaginer pouvoir s'en passer, sur-tout dans les terres argileuses et caillouteuses.

Second labour.

Juin est donc l'époque du second labour des jachères ; c'est ce qu'on appelle biner. Ce labour doit être aussi profond que la terre le peut comporter, sur-tout si le premier a été léger à cause du mauvais tems ou de la sécheresse de la terre. Il doit aussi être fait d'un autre sens que le premier, pour mieux diviser la terre ; ce qui peut se pratiquer avec toute espèce de charrues, excepté dans les pièces de terres longues et étroites, comme il en existe dans certains pays : ce qui est, à mon avis, un grand obstacle à la perfection de la culture. Avant de biner toutes ses terres, il faut vider une seconde fois sa cour, afin de faire conduire le [121] fumier dans les terres qu'on veut amender, parce que le second labour vaut mieux pour cela que le troisième.

À l'égard de l'influence de la chaleur sur le labour, je n'entrerai pas là-dessus dans toutes les discussions des chimistes, qui sont partagés à ce sujet. Nudus ara, disait Virgile[2] : suivons cet avis, mais avec la restriction du poète, consacrée aussi par Olivier. Ne labourons pas les terres maigres pendant les grandes chaleurs, de peur qu'elles ne perdent leurs substances.

Mais si ton sol ingrat n'est qu'une faible arêne,
Qu'au retour du Bouvier le soc l'effleure à peine
Delille, l. 1.[3]

Ne pas trop herser.

Quand on aura biné les terres, s'il vient à faire sec, il faudra les laisser sans les herser, parce que si l'on détruisait trop les mottes, la herse n'aurait plus de prise quand l'herbe obligerait de herser ; car il est certain que lorsqu'une terre n'a pas de mottes, ou très-peu, alors la herse ne faisant que glisser dessus ne l'entame pas, et par conséquent n'arrache pas l'herbe. C'est une chose que je sais par expérience : une terre que j'avais fait beaucoup herser, est venue à se battre par les pluies, au point que la herse ne pouvait plus y prendre ; [122] ce qui n'arrive pas aux terres sur lesquelles on laisse des mottes.

Parc.

Dans les pays de jachères, on a coutume de faire parquer les moutons dans la belle saison. Je conseille beaucoup de faire usage de cet engrais, qui se trouve si aisément porté sur les terres. On prétend que le parc s'épuise promptement et ne dure qu'un an ; je ne sais pas s'il ne dure qu'un an, ce que je sais par expérience, c'est que j'ai toujours obtenu d'excellentes récoltes en blé et en mars dans les terres que j'ai fait parquer. Il faut observer cependant que le parc convient à certaines terres plus qu'à d'autres ; il réussit infiniment mieux dans les terres franches et douces, que dans les terres à cailloux ou argileuses : dans les premières, il pénètre et s'insinue facilement dans tous les pores d'un terrein dont les molécules sont extrêmement déliées ; les secondes, au contraire, toujours compactes et souvent durcies par le soleil, ne permettent pas aux sels du parc de s'étendre et de s'incorporer au sol. Ces sortes de terres en général s'accommodent mieux du fumier qui les rend plus légères et par conséquent plus aisées à travailler, plus susceptibles de recevoir les influences de l'atmosphère. Cependant j'ai vu le parc réussir très-bien dans des terres à cailloux, et [123] quelquefois même mieux que le fumier. Préférez donc, le plus que vous pourrez, les terres franches aux terres argileuses, pour y mettre le parc, qui réussira par-tout plus ou moins, avec les précautions suivantes :

  • 1°. Faire rentrer les moutons dans la journée, quand l'herbe vient à leur manquer ; le parc engraisse peu la terre lorsque les moutons, ne trouvant pas d'herbe dans les champs, s'y couchent l'estomac vide, et par conséquent presque sans aucun fruit.
  • 2°. Ne pas mettre le parc sur des blés semés, lorsque le tems devient pluvieux ; les moutons pétrissent alors le blé, de manière qu'une grande partie se pourrit et ne profite pas
  • 3°. Labourer la terre qu'on veut parquer, immédiatement avant d'y mettre le parc, et la bien herser, afin que les sels du parc puissent y pénétrer.
  • 4°. Avoir soin que le parc soit garni d'un nombre suffisant de moutons. Si le cultivateur a un berger, qu'il augmente le nombre de ses bêtes ; car s'il sait en faire un bon choix et qu'il les confie à un bon berger, il ne pourra qu'y gagner, puisque ses animaux, profitant au parc, se vendront plus cher à la fin de la campagne. Si le berger n'est pas à lui et qu'il soit commun, ou qu'il ne veuille pas faire [124] la dépense ou plutôt l'avance d'acheter de nouvelles bêtes, qu'il se contente d'en louer.
  • 5°. Avoir un nombre suffisant de claies, pour que le parc embrasse assez de terre, par le même principe établi pour le fumier, qu'il vaut mieux fumer plus et avoir de bonnes récoltes, que fumer peu de terres et en avoir aussi très-peu où la récolte soit abondante.
Ce passage fait l'objet d'une citation dans l'article Parcage des Mots de l'agronomie.
  • 6°. Donner au parc un léger labour aussi-tôt qu'il est fait, et au plus tard dans la huitaine, afin que le soleil n'en mange pas les sels. En attendant qu'on puisse le renfouir, il faut toujours le herser pour cacher un peu la crotte du mouton ; cependant le parc qui se fait avant la moisson, ne doit pas toujours se renfouir si promptement que celui qu'on fait après, sur-tout dans les bonnes terres. Il est souvent bon de lui faire jetter son feu, en le laissant exposé au soleil et le hersant simplement ; autrement il arrive souvent qu'il produit une prodigieuse quantité d'herbes, qu'on ne peut détruire malgré tous les soins possibles, à cause des sucs fertilisans que renferme la terre. Aussi le parc vaut infiniment mieux dans les mois d'Août et Septembre, qu'en Juin et Juillet ; car, dans ces deux derniers mois, ou il perd son sel parce qu'on le laisse exprès exposé au soleil pour amortir son ardeur, ou il donne à la terre une fertilité trop [125] prématurée, qui ne sert qu'à lui faire pousser des herbes nuisibles et dévorantes.
  • 7°. Ne pas établir le parc trop loin du pâturage, comme l’on fait dans les endroits où la pâture est divisée, et où quelquefois le parc en est éloigné d'une demi-lieue. Comment peut-il être bon, lorsque ces pauvres bêtes arrivent toutes efflanquées et ayant perdu en chemin une partie de ce qu'elles devaient rejetter au parc ?
  • 8°. Ne pas parquer quand il pleut beaucoup, parce qu'alors la terre se bat et se durcit, au point de ne devenir jamais meuble. Il faut, sur cet article, surveiller la cupidité des bergers, qui exposent les moutons à des maladies, en les faisant coucher dans l'eau et dans la boue, et se font payer un salaire qu'ils ne méritent pas, puisque le parc assis par un tems pluvieux, n'apporte que du dommage.

Telles sont les précautions nécessaires pour faire réussir le parc : elles assureront à ceux qui les pratiqueront d'excellentes récoltes. Il est encore un autre engrais que donnent les moutons ; c'est ce qu'on appelle, dans notre canton, prangelles[4], je crois du mot latin prandium ; parce que le berger, qui dîne à midi, fait arrêter son troupeau à cette heure jusqu'à environ deux heures du soir ; il lui suffit de réunir ensemble tous ses moutons qui, à cause de la chaleur, se cachent [126] mutuellement la tête. Cet engrais ne s'étend pas très-loin, parce qu'alors le troupeau renferme un très-petit espace ; mais aussi l'endroit où il s'arrête se trouve très-bien fumé : on doit seulement recommander au berger de ne s'arrêter, dans les grandes chaleurs, que dans des endroits abrités, de peur que le soleil n'incommode les moutons et sur-tout les agneaux, qui, dans l'été, sont sujets à la maladie qu'on appelle tournoiement, et dont nous avons parlé au mois de Mai. Il faut prendre pour cet engrais la même précaution que pour le parc, le herser et le binotter, afin que le soleil n'en évapore pas le suc.

Esseiglage.

Au commencement de Juin[N 1][C 1], il faut esseigler les blés purs, c'est-à-dire, en arracher le seigle qui y pousse malgré toutes les précautions [127] possibles. Il faut éviter deux inconvéniens, l’un d'esseigler trop tôt, l'autre d'esseigler trop tard ; dans le premier cas, il repousse du seigle après l'opération faite, et il faut la recommencer quinze jours après, ce qui foule de nouveau le blé ; ou bien il faut laisser le seigle, ce qui suffit pour gâter le blé destiné à faire de belle semence : dans le second cas, le blé est si haut et si épais, qu'on casse le tuyau, en y marchant, et qu'on y fait un grand dommage. Il faut donc savoir prendre un juste milieu entre ces deux inconvéniens. On choisira un beau soleil pour esseigler, afin de mieux distinguer les épis, et on ne partira qu'après la rosée, si on ne veut pas s'exposer à être tout mouillé et à gâter davantage le blé, qui étant plus faible, se courbe plus facilement. Pour ne pas laisser du tout de seigle et moins gâter le blé, on ferait bien de prendre plusieurs hommes, qu'on placerait dans la pièce à égale distance, et qui auraient ordre de marcher droit et toujours sur la même ligne, pas plus vite l'un que l'autre, et de ne laisser aucun épi entre-deux. Afin de s'assurer si l'opération est bien faite, le maître doit aller avec eux et traverser sans cesse, derrière eux, le blé qu'ils auront esseiglé, pour arracher les épis qui leur auraient échappé, et réprimander ceux qui seront moins attentifs. Un moyen de bien voir s'il n'y a pas de seigle d'oublié, est [128] de se baisser, de tems en tems, jusqu'à la superficie du blé, pour examiner s'il n'y a pas quelques épis de seigle qui dominent.

Coupe de sainfoin.

Le sainfoin est, de tous les fourrages, celui qui est plutôt en état d'être coupé ; c'est aussi le plus excellent : mais il veut être coupé à point nommé. Lorsqu'on le fauche en pleine fleur, il est trop tendre et diminue beaucoup au fanage ; lorsqu'on attend que sa fleur soit entièrement passée, il est trop dur, il s'égrène beaucoup et ne produit guère que des tuyaux presque secs et sans fane. Pour être bon, il faut donc qu'il soit moitié en fleur, moitié défleuri ; il aura alors le double avantage de fournir un fourrage abondant et grenu : on aura seulement l'attention de le faner avec plus de précaution que tout autre fourrage, pour ne pas en laisser tomber la graine, qui en fait le plus grand mérite.

Coupe de luzerne.

Les luzernes doivent ordinairement être coupées dans les premiers jours de Juin. On ne doit pas attendre que cette première coupe soit en fleur et dans toute sa force ; il faut la couper de bonne heure, afin de pouvoir faire trois coupes ; c'est néanmoins le tems qui doit par-dessus tout [129] décider du moment de la couper, ainsi que tout autre fourrage. Si le tems est constamment beau, qu'on coupe sans attendre la dernière perfection, parce qu'il arrive presque toujours qu'après une longue suite de beaux jours, le tems se met, pour parler en terme vulgaire, à la débandade, et qu'on est alors exposé à tout perdre. Cependant il faut là-dessus savoir prendre un juste milieu : lorsque la luzerne est trop tendre, que le tuyau n'est pas assez formé ni à sa grosseur, que le pied est encore garni de petits rejettons, ou que le fourrage n'est qu'à la moitié de sa hauteur ; alors, quel que beau que soit le tems, il vaut mieux différer : si on la fauchait, on éprouverait une trop grande perte, parce qu'en la fanant le fourrage serait tellement consommé par le soleil, qu'il se réduirait au moins de moitié. Si, au contraire, la luzerne se dégarnit du pied, et commence à jaunir par en bas, qu'on ne diffère pas un moment ; attendre davantage serait s'exposer à voir tomber les fanes et à n'avoir plus que de longs tuyaux, qui rendraient le fourrage si dur que les animaux ne pourraient en manger ; car, en coupant plutôt le fourrage il est moins abondant ; et le coupant plus tard, il fournit davantage, mais en revanche il est d'une qualité bien inférieure. Et c'est ainsi que chaque chose est accompagnée de bien et de mal, et qu'on est quelquefois [130] dédommagé de la perte que les circonstances ont commandée.

Coupe de trèfle.

Le trèfle ne se coupe guère qu'à la fin de Juin ; comme il ne fournit au plus que deux coupes, il a le tems de les produire : d'ailleurs, il fraie encore bien plus que la luzerne lorsqu'il est tendre, et par conséquent a besoin d'être fauché plus tard ; en général, lorsqu'on voit les têtes du trèfle mourir, c'est une indication de le couper, mais ce n'est pas toujours une preuve qu'il soit à sa maturité. La chaleur du soleil et les petites gelées qu'il fait quelquefois même en Juin, suffisent pour produire cet effet ; il est vrai qu'alors il ne profite guère en hauteur ; mais quand il est bien vert dans le pied, il se regarnit encore de jeunes plantes qui prennent la place des têtes mortes, et on ne se repent pas d'avoir différé à y mettre la faulx. Cependant lorsqu'on veut faire deux coupes, et que le trèfle, se trouvant dans des jachères, doit faire place au blé, il faut absolument le couper tel qu'il est dans les derniers jours de Juin au plus tard ; car c'est alors qu'on doit se décider à faire deux coupes ou à n'en faire qu'une.

Lorsque le trèfle a commencé tard à pousser, qu'il se garnit au pied de jeunes rejettons, qu'il est encore vert et vigoureux ; alors il y a plus [131] d'avantage à ne faire qu'une seule coupe, qui est toujours beaucoup plus abondante : de plus, on économise par là les frais d'une seconde coupe, qui ne vient pas forte quand sa pousse est accompagnée de chaleur, et ne forme presque toujours qu'un fourrage dur, bon seulement pour les vaches, lorsqu'elle vient abondante. Quelquefois on s'applaudit de n'avoir fait qu'une coupe, d'autres fois les secondes coupes valent mieux que les premières ; cela dépend entièrement du tems qu'on ne saurait prévoir. Le cultivateur éclairé sur les avantages et les désavantages de l'un et de l'autre parti, se décidera après une mûre réflexion ; mais je ne lui permets pas d'hésiter un seul instant pour les vieux trèfles, quand ils ont beaucoup d'herbes : non-seulement il ne faut faire qu'une coupe, je conseille encore de ne pas attendre que l'herbe soit trop sèche et montée en graine, pour deux raisons : la première, parce qu'elle vient alors dure et forme un mauvais fourrage ; la seconde, parce que ces herbes, en s'égrenant, se multiplient au point d'infecter la terre pour plusieurs années. Je dis la même chose pour les trèfles où il se trouve beaucoup de chardons, qu'il est dangereux de laisser égrener.

Fanage des différens fourrages.

Tous les fourrages dont je viens de parler, se [132] fanent tous de la même manière. La différence du fanage ne dépend que du tems : lorsqu'il est très-beau et le soleil constamment ardent, les fourrages sont excellens et ne coûtent presque pas de peines ; ils sont excellens, parce qu'ils conservent leur odeur et leurs fanes, que la pluie ou un fréquent remuage fait tomber ; ils ne coûtent presque pas de peines, parce qu'ils n'ont besoin que de quatre façons au plus ; car alors, le lendemain du jour qu'ils sont fauchés, on épand le fourrage le plus clair possible aussi-tôt la rosée du matin ; le jour suivant, à la même heure, on le retourne ; le soir même on le met en petits muleaux ; le 3e jour, également après la rosée, on éparpille un peu ces petits muleaux, que le soir on met en grosses meules, où le fourrage reste quatre ou cinq jours pour se parer, et où il acquiert toujours une bien meilleure qualité. S'il est un peu trop humide, il s'y sèche peu à peu ; si, au contraire, il est trop sec, il y redevient plus doux et plus vert. Enfin, dans l'une et dans l'autre circonstance, il y jette son feu et ne se gâte jamais lorsqu'on le serre dans le grenier.

Il faut prendre une route toute différente, lorsque le tems est incertain ou peu chaud ; il ne faut pas épandre le fourrage, parce que, s'il vient à pleuvoir, il se gâte bien davantage que de rester [133] en rang de fauchage, où il peut recevoir plusieurs jours la pluie sans rien risquer : alors, quand le dessus sera sec, il faudra le retourner après la rosée et le laisser ainsi jusqu'à ce qu'il soit entièrement sec ; profiter ensuite du premier jour de soleil pour répandre et le mettre au soir en meules ou en muleaux suivant sa bonté ; s'il n'est pas encore parfaitement sec le lendemain, on défait les meules et on épand le fourrage tout autour, ou seulement on les ouvre pour que la chaleur entre dedans. Il y a des personnes qui, sous prétexte de hâter la fanaison de leurs fourrages, les remuent beaucoup, les retournent plusieurs fois et le fanent comme du foin ; cette méthode est fort dispendieuse, de plus très-mauvaise, parce qu'elle ôte toutes les fanes et la qualité du fourrage.

Ainsi on fanera les sainfoins, luzernes et trèfles, suivant le tems convenable ; néanmoins ce qu'il ne faut pas oublier pour rendre un fourrage bon, c'est, 1°. de ne pas trop le manier, pour lui laisser sa qualité ; 2°. prendre garde qu'il ne se dessèche trop au soleil, qui alors en pompe tout le jus et l'odeur ; 3°. de ne lier jamais de fourrage qu'il ne soit parfaitement sec, parce qu'autrement il noircit et devient très-malsain pour les bestiaux ; 4°. de ne pas le lier à la grande chaleur, de peur qu'il ne se brise et que toutes les fanes tombent ; mais de grand matin, en ôtant le tour des muleaux, [134] qui est toujours couvert de rosée, et qui rendrait le reste humide, si on n'avait la précaution de ne le botteler que lorsque le soleil l’a rendu parfaitement sec.

Une précaution qu'il faut prendre quand les meules sont faites, c'est de faire râteler toute la pièce, dans laquelle il reste beaucoup de fourrage, qu'on n'a pu enlever avec la fourche. Il faut faire ce râtelage tout au soir ou le matin de bonne heure, afin que la chaleur ne le consomme pas. Il faut avoir soin aussi, lorsque le tems est incertain, de faire des meules fort grosses et fort tassées, et pour cet effet y faire monter, de tems en tems, un homme. Quand le fourrage n'est pas assez sec pour faire une grosse meule, on sera contraint de les faire plus petites ; si ces petites meules viennent à se sécher, sans pour cela qu'on puisse les lier, il faut alors les réunir dans des meules plus grosses, sur-tout si le tems menace. Il faut faire la même chose, si on n'a pas eu le loisir de faire de grosses meules, dans les grandes chaleurs, par exemple, où le soleil étant ardent jusqu'à son coucher, on ne peut mettre en meule avant qu'il ait quitté l'horison, sans crainte de faire tomber toutes les fanes ; dans ce cas, le lendemain, aussi-tôt la rosée, on réunit ensemble les petites meules de la veille, afin que la chaleur ne les rende pas trop sèches, et n'ôte pas au fourrage sa qualité et sa verdeur. [135]

Aussi-tôt que les sainfoins, luzernes et trèfles sont coupés, on saura profiter du premier tems humide, pour y faire semer des cendres, mais en plus petite quantité que sur la première coupe.

Labourer les vieux trèfles.

Il faut renfouir les trèfles qu'on ne veut plus recouper, à moins que les moutons et les vaches ne soient à portée d'y pâturer pour détruire l'herbe. Mais si on veut leur donner plusieurs façons, il faut les labourer à la fin de Juin ; car il faut leur donner trois ou quatre façons, ou n'en donner qu'une. En voici la raison : plusieurs façons réitérées détruisent l'herbe, et rendent la terre dure et ferme au fond, quoique meuble au dessus. Une seule façon, donnée quinze jours avant la semence, arrange aussi très-bien la terre ; la racine de l'herbe, qu'on a eu soin de faire paître souvent par les bestiaux, est détruite par les fréquens hersages, et ce qui en reste encore se trouve ensuite étouffé par le blé qu'on sème dans une terre neuve, où il forme tout de suite son pied et pousse avec abondance avant l'hiver, sur-tout lorsqu'on a soin de rouler la terre plusieurs fois ; au contraire, lorsqu'on ne donne que deux labours, le second ne fait que remettre en-dessus les gazons retournés par le premier ; ces gazons étant peu pourris et ayant végété dans une terre [136] oiseuse, reviennent en-dessus et reprennent leur première place. Il arrive de là qu'il reste un jour entre ces gazons et la terre qu'ils rendent creuse ; la semence lève difficilement, à cause du vide qu'opèrent les gazons, et pourrit souvent plutôt que de lever. Quant à moi, d'après l'expérience que j'en ai faite, je préfère ne donner au trèfle qu'un labour, en faisant deux coupes dans ceux qui ne sont pas infestés d'herbe, et n'en faisant qu'une dans les autres, qu'on laisse en pacage pour la nourriture des bestiaux. Cette méthode a deux avantages : elle ménage trois labours qu'autrement il est indispensable de donner ; elle rend la terre dure et ferme, et la délivre des mauvaises herbes que le troupeau et le soleil consomment.

Remuer le blé.

Une des attentions du cultivateur, pendant le mois de Juin, est de faire remuer souvent son blé et autres grains qui sont sujets à s'échauffer et à prendre un mauvais goût parla grande chaleur. Il faut les faire remuer au moins une fois toutes les semaines, ouvrir alors la fenêtre et changer le blé de place, en le prenant avec la pelle en moyenne quantité, et le faisant voler en haut pour chasser la poussière. Pour la détruire entièrement, il faut en outre avoir soin, tous les mois, de faire vanner le blé ou de le faire passer dans [137] un crible à pied, où il se dépouille entièrement de sa poussière. Ce crible est composé d'une trémie dans laquelle on verse le grain, qui coule de là sur quelques planches de bois, et ensuite sur plusieurs fils d'archal mis à côté l'un de l'autre, et qui forment une grille fort serrée ; le bon grain, comme plus lourd, tombe dans le vaisseau qui est au bas pour le recevoir, tandis que la poussière et les mauvaises herbes passant au travers de la grille, tombent dans une poche de peau qui est dessous.

Détasser l’ancien fourrage.

Une autre précaution essentielle, c'est de détasser son ancien fourrage, afin de ne pas en mettre de nouveau par-dessus et n'être pas obligé de le faire manger par les chevaux, pour qui il est malsain, lorsqu'il n'a pas jetté son feu dans les greniers, pendant un mois environ ; d'ailleurs, en changeant le fourrage de place, on en secoue la poussière et on le rafraîchit ; ce qui le rend beaucoup plus sain. Si on a encore une grande quantité d'ancien fourrage, on pourra en vendre, pourvu qu'on en ait de nouveau en abondance, et sans compter sur les secondes coupes, qui souvent manquent ou sont de mauvaise qualité.

[138]

Commentaire - Agronomie


Pierre Morlon - 15 juin 2011

Chevaux au vert.

Lorsqu'on a d'abondans fourrages près de la maison, il est très-bon de mettre les chevaux au vert pendant trois semaines ; cela les purge et leur fait, pour ainsi dire, un corps neuf : on leur en donne à discrétion, c'est-à-dire au moins trois bottes chacun ; ce qui n'empêche pas de leur donner de l'avoine comme à l'ordinaire. Le trèfle est la meilleure nourriture en vert pour les chevaux, parce qu'elle est la plus purgative et la plus tendre à manger.

Bestiaux.

On continue toujours à nourrir les vaches au fourrage vert, et à les mener dans un herbage matin et soir. Lorsque la luzerne commence à sécher, il ne faut plus leur en donner, parce que ce fourrage n'a plus de jus et ne peut plus fournir de lait. Il faut donc leur donner du trèfle vert, qu'on gardera sur pied en assez grande quantité pour attendre la seconde coupe de luzerne, ou le mélange qu'on aura semé pour remplacer le trèfle.

Moutons.

Lorsque l'été est sec et qu'il n'y a pas d'herbe pour les moutons, il faut avoir soin de les faire [139] rentrer, deux ou trois heures par jour, pour leur donner à manger ; de cette manière, ils s'entretiennent toujours bien, et le parc se détériore moins. Il faut aussi avoir soin, lorsqu'il fait de grandes pluies, de ne pas les faire coucher dehors, de peur que l'humidité ne leur procure des maladies. Les agneaux de l'année peuvent aller au parc à trois mois, mais ils doivent rentrer tout-à-fait lorsque les nuits sont trop humides, ou que l'herbe manque.

Porcs.

On évitera de tuer des porcs pendant l’été. Il arrive quelquefois de l'orage pendant qu'on les prépare, et alors le lard n'est plus de garde ; lors même qu'il ne survient pas d'orage, il se gâte encore souvent dans le saloir, et à plus forte raison quand il en est retiré. C'est le tems d'élever de jeunes porcs qui, allant aux champs, se fortifient en peu de tems, se trouvent tout forts à l'entrée de l’hiver, et bons à tuer au besoin.

Volailles.

Ne pas leur donner des nourritures échauffantes pendant les chaleurs, et avoir soin qu'elles aient à boire dans un auge de pierre près le poulailler, s'il n'y a pas de marre dans la cour.

Notes

Notes originales et commentaires

Dans la suite de cette rubrique, sont associées (ligne par ligne) deux éléments complémentaires : les notes originales, telles qu'elles figurent dans l'ouvrage de Chrestien de Lihus (y compris lorsque la recherche montre des inexactitudes), et qui sont intangibles, et les notes additionnelles, issues des recherches effectuées pour compléter les informations lors de la mise en ligne ici, et qui peuvent être amendées par tout contributeur, à l'unique condition d'être précis dans les sources utilisées.

Notes originales (issues de l'ouvrage original) Notes complémentaires (du contributeur "wicrifieur")
  1. Il y a des pays où il faudrait esseigler avant le premier Juin ; mais je prie d'observer que, pour cet article comme pour tous ceux de cet Annuaire, j'ai suivi les époques fixées pour la température du département de l'Oise, que j'habite. Il sera aisé d'avancer ou de retarder, suivant la position qu'on occupera, et cela au moins dans les deux tiers de la France ; car j'avoue que, dans les provinces méridionales, le climat et les productions sont si differens, que mon ouvrage ne peut y être de la moindre utilité.
  1. On trouve une mention de même nature, concernant la région parisienne, dans le Nouveau cours complet d'agriculture théorique et pratique, tome sixième, p. 166, édité en 1821, reprenant et complétant les écrits de l'abbé Rozier : "Elle s'exécute à la main, comme un sarclage, lorsque le seigle commence à monter en épi , c'est-à-dire , dans le climat de Paris , au commencement de juin". Texte intégral sur Googlebooks.

Notes additionnelles

  1. Vers 111 et 112 du livre I de la traduction de Delille des Géorgiques de Virgile. Texte intégral sur Wikisource.
  2. Vers 299 du livre I des Géorgiques, dont une traduction (site Juxta) est : "Laboure [et sème] tandis qu’un vêtement léger suffit à tes épaules". Traduction juxtalinéaire sur le site Juxta.
  3. Vers 81 et 82 du livre I de la traduction de Delille des Géorgiques de Virgile. Texte intégral sur Wikisource.
  4. On retrouve ce terme de "prangelle" dans le chapitre 12 de P'tit bonhomme, de Victor Hugo, mais semblant désigner une autre caractéristique des moutons, qui consiste à se regrouper, tête baissée, constituant un groupe compact dans lequel seul les dos sont encore visibles. Texte intégral sur Wikisource.